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Rapt.

ecrit par Georges Quivole

Polard 2.


Rapt.

Octobre 2007

Marion admire la scène sur l’écran de la caméra numérique. La qualité de l’image est extraordinaire, elle l’imagine projetée sur grand écran, le spectacle est à la fois très beau et très émouvant, plus : poignant. Elle a choisi un éclairage violent mais assorti de filtres teintés pour rendre la lumière plus subtile, comme si elle provenait de milliers de bougies… C’était sa première idée, l’éclairage aux bougies, abandonné pour éviter un effet rituel, trop convenu, qui pourrait être faussement interprété. Malgré tout, elle a obtenu un contraste très marqué qui souligne les détails et les couleurs, accentuées à l’extrême, éclatent superbement. Chaque tache, chaque déchirure des vieux cartons d’emballage qui forment les ‘’murs’’ de la ‘’pièce’’ sont révélés, en deviennent presque picturaux, composant comme une sorte d’œuvre abstraite. Il n’y a aucun autre décor, aucun mobilier, la ‘’pièce’’ est vide à l’exception du drap de lin tendu sur un solide cadre en bois  rudimentaire.
Les bras et les jambes en croix de la fille allongée nue au centre du drap y sont aussi solidement attachés, la forçant à garder une position écartelée involontairement impudique. Ses yeux sont aveuglés par des tampons de coton maintenus en place par du scotch d’emballage marron qui fait plusieurs fois le tour de sa tête. Ses magnifiques cheveux blonds ont été relevés pour ne pas rester prisonniers  en dessous du ruban adhésif. C’est Marion qui a tenu à disposer la chevelure ainsi pour des raisons évidentes d’esthétique… Les entailles au cutter sur les joues et les seins ne saignent plus, le but premier n’était pas vraiment de la défigurer, juste de la faire hurler un peu mais Marion réalise maintenant que les traînées de sang qui sillonnent le superbe visage, le coup, les épaules et le torse pour finir par tacher le drap sont magnifiques, absolument indispensables. Cela rajoute une touche profonde, quasi magique dans le tableau, évoquant certaines peintures religieuses profondément sado-masochistes qu’elle a pu voir, en Espagne par exemple… La fille n’a pu se retenir et a souillé le drap. Comme ils ne lui ont rien donné à boire depuis des heures, son urine très colorée a fait une grande tache jaunâtre entre ses cuisses. Marion s’approche silencieusement du corps sculptural. Quelle beauté, elle en frissonne, il n’y a pas un détail qui ne soit désirable, elle se sent émue aux larmes devant tant de perfection. Elle ressent une tendresse profonde, une compassion sincère, en fait elle réalise qu’elle ne lui veut aucun mal, qu’elle ne lui en a peut être jamais réellement voulu…
Elle s’avance encore, s’installe au dessus du corps, jambes écartées de par et d’autres du buste de la fille et lui pisse longuement dessus.
Sa victime essaye désespérément d’échapper au jet en se tordant dans ses liens. Elle la supplie d’arrêter.
- Hélas pour toi, ce n’est qu’un début ! pense Marion. Elle commence à ressentir les effets du lavement qu’elle vient de s’auto-administrer. Bientôt la pauvre devra subir une épreuve encore bien plus révoltante…

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Marion Bouvier n’a pas toujours été aussi implacable, au contraire, elle a longtemps été une enfant adorable, fille unique et vénérée de petits fonctionnaires. Elle n’a jamais manqué de rien, n’a été ni brimée ni maltraitée en aucune manière. Son foyer provincial était un nid d’amour douillet, confortable où elle courrait se réfugier tous les soirs avec délectation. Elle adorait ses parents, son chat, son ordinateur, sa chambre, ses amis… À l’école maternelle puis en primaire, elle était douée, elle réussissait dans toutes les matières, faisant la fierté de ses parents. Elle préférait tout ce qui est créatif mais l’histoire ou la géo ne lui déplaisaient pas, ni la science ni les maths ne la rebutaient. Seule ombre au tableau, elle ne s’aimait pas, comme souvent les filles mais elle avec quelques raisons, elle n’était pas très jolie ni vraiment laide d’ailleurs, ‘’banale moins’’ comme elle se définissait avec dérision. Des cheveux trop fins vaguement rouquins, des yeux gris, pas vraiment bleus et sérieusement bigleux, elle détestait les lunettes mais les lentilles l’irritaient, elle se  retrouvait avec des yeux bouffis et rougis dès qu’elle tentait d’en porter. Des lèvres trop minces lui donnaient une mine renfrognée. Elle était trop intelligente pour ne pas être en avance mentalement, dotée d’une lucidité et d’un sens critique surdéveloppé, sarcastique, elle pratiquait l’ironie comme peu d’enfant le font. Pourtant, elle possédait un tas de copines fidèles, presque des fans qui l’adulaient car elle possédait une âme de leader et prenait naturellement l’ascendant sur les autres enfants grâce à sa maturité. Elle était généreuse, protégeait les plus faibles, toujours prête à aider pour un devoir mal compris, sans condescendance. Son intelligence ne lui procurait aucun sentiment de supériorité, elle n’en tirait aucune fierté particulière, elle en prenait acte et l’utilisait simplement, comme un outil, en faisant profiter son entourage sans contrepartie.
C’est évidemment à l’adolescence que ses ennuis ont commencé, quand les physiques s’affirment, se définissent en joli ou moche, grand ou petit, mince ou gros. Marion pour son malheur n’a pas changé d’aspect, elle est restée banale mais comme sa puberté traînait à se manifester, elle a gardé une morphologie enfantine plus longtemps que ses copines et elle a raté le train des premiers émois sexués, son aspect gamine rebutait les garçons qui préféraient des plus vilaines qu’elle mais dotées de nichons développés. Son plus bel organe, son cerveau, ne lui était plus d’aucune utilité, au contraire, son intelligence devint vite un repoussoir, son ironie et ses sarcasmes rebutaient ces ados aux sensibilités exacerbées par les flots de nouvelles hormones qui irriguaient leurs corps. Cette perte de considération et de statut de leader la plongea dans une profonde dépression et elle se referma sur elle-même. Ses parents ne comprirent évidemment pas la cause de ce changement d’humeur, pour eux elle demeurait, justement, leur petite fille adorée. En quelques mois, elle devint le souffre douleur attitrée de la bande, les brimades et les humiliations qui commencèrent à cette époque, vers le début de la cinquième, perdurèrent  jusqu’à la fin de son séjour au collège. Sa vie devint un vrai calvaire, enduré dans la plus totale solitude, car Marion avait toujours d’excellents résultats, on ne pouvait plus parler de ‘’moyenne’’ dans son cas, elle alignait les A systématiquement toujours avec la même facilité. Grâce à cela, elle pouvait donner le change aux adultes, à ses profs, surtout à ses parents qui se réjouissaient tellement de sa réussite, ne pouvant imaginer que l’on puisse obtenir de telles notes en étant malheureux. Elle les adorait et ne pouvait supporter l’idée de les décevoir, de les rendre tristes à cause de ses déboires. Alors elle endurait, seule, rêvant de vengeance en se disant que son heure viendrait.
En troisième vers le mois d’avril, ses parents apprirent que leur demande de mutation en région parisienne avait été enfin acceptée. Ils en rêvaient car les conseillers d’orientation de Marion, impressionnés par ses résultats scolaires avaient insisté pour les persuader d’inscrire leur fille dans un des lycées les plus côtés du pays, à Paris. L’établissement était destiné aux enfants promis à des carrières d’exception, généralement issus de milieux aisés mais des places étaient réservées pour des jeunes particulièrement doués et Marion remplissait tous les critères. C’était le marche pied idéal pour les meilleures facs, les plus grandes écoles et les filières prestigieuses.
Marion était ravie de ce changement  total de vie, de faire table rase de son passé, elle ne risquait pas de retrouver la bas une de ses ancienne coreligionnaires, leurs vies banales allait se poursuivre banalement dans leur banale province. Elle était persuadée que ses tourments disparaîtraient avec ses tourmenteuses. Elle en retrouvait sa fierté, avoir enduré son calvaire toutes ces années prenait enfin tout son sens, elle échappait à leur monde minable, elle gagnait… Une tardive puberté avait finalement vaguement transformé son corps, rien de spectaculaire, un peu de seins, quelques centimètres, juste assez pour ne pas être qualifiée de naine, mais Marion s’en contentait, elle s’était sentie tellement heureuse le jour où elle avait réalisé qu’elle dépassait sa mère, elle aussi d’une taille modeste mais c’était déjà ça… Bien sûr, elle en paya le prix avec de superbes poussées d’acné mais son esprit scientifique pris le dessus, elle n’était pas du genre à se laisser pourrir la vie par des poussées d’hormones, elle se fit prescrire une pilule surdosée et tant pis pour la santé future des artères de ses guiboles, chaque problème en son temps.
Hélas pour Marion, il lui fallut vite déchanter. Dès son arrivée dans ce nouvel établissement, elle fut brutalement confrontée à un nouvel aspect de sa situation qu’elle n’avait pas anticipé et qui joua sur le champ en sa défaveur, celui de son origine modeste, immédiatement détecté par ces filles issues de milieux privilégiés. Tout en elle, depuis sa manière de parler, ses intonations provinciales ou la marque des fringues qu’elle portait alerta leur radar à classe sociale inférieure. Très vite, elle devint la paria, subissant des bizutages féroces, imposés par une bande de filles toutes jolies, sapées pour venir en cours comme pour sortir dans une boite branchée ou un défilé de mode. Leur meneuse était Océane de Roquefeuille, fille d’un PDG d’une griffe célèbre d’accessoires de luxe. Elle était redoutable, dotée d’une intelligence aigue mais dévoyée, mise au service d’une méchanceté terriblement imaginative…Evidemment elle était et de loin la plus jolie de la bande, plus blonde, les yeux plus verts, plus grande, athlétique, magnifique… Elles ne laissèrent guère de répit à la pauvre Marion pendant ses premières années de lycée. Marion essaya pourtant d’améliorer son look pour se faire un peu oublier mais toutes ses tentatives restaient vaines : rien n’était jamais assez bien pour ces expertes en branchitude. Un jour, elle insista pour que sa mère se ruine en lui achetant en solde une paire de chaussures de marque mais le côté ‘’fin de série’’ avait surpassé la qualité de la griffe dans le jugement des harpies qui les qualifièrent de ‘’godasses de merde’’. Ce vocable dût les inspirer car elles inventèrent une nouvelle brimade : quand un trottoir était souillé par quelque déjection canine, elles forçaient Marion à piétiner dedans jusqu’à ce que ses semelles soient totalement imprégnées de merde. Elles trouvèrent le jeu si divertissant qu’elles le poussèrent à ses extrêmes. Un jour, elles déféquèrent par terre dans les toilettes des filles et forcèrent Marion à tellement imprégner ses chaussures qu’elle glissa et s’étala dans la flaque. Là encore, elle n’eut aucune latitude pour se plaindre, elle subit son nouveau calvaire avec la même tactique, tenir bon… Heureusement, rien ne semblait pouvoir affecter ses résultats, elle surpassait en général tout le monde ce qui enrageait encore plus Océane qui malgré ses incontestables capacités se retrouvait généralement seulement deuxième dans toutes les matières à l’exception du sport, évidemment, la chétive Marion ne risquant pas de faire le poids face à une pareille athlète. Elle détestait la gym, ces moments atroces où les corps se dévoilent et se comparent dans les vestiaires. Elle découvrit cette étrange, surprenante loi physique : un corps banal de pauvre pèse beaucoup plus lourd à porter que celui d’une obèse riche. C’est dans ces abominables cours de gym’, qu’elle subit une des pires catastrophes de son adolescence. Ses règles avaient fini par se déclencher tardivement en arrivant au lycée mais de manière totalement imprévisible, en temps et en intensité. Un jour, en retournant aux vestiaires après une séance de sport particulièrement humiliante où une prof bornée n’avait rien trouvé de plus imbécile que la forcer, elle, quarante deux kilos habillée, à s’essayer au sport le plus improbable, rien de moins que le rugby ! Meurtrie par les plaquages implacables et les coups sournois reçus devant une arbitre complaisante qui pensait qu’elle avait besoin de s’endurcir,  accablée par la fatigue et les quolibets de ses ‘’camarades’’ impitoyables,  elle sentit le flot de sang maudit imprégner sa culotte, couler le long de ses jambes…Tétanisée par la honte et la crainte, elle n’osait bouger du banc sur lequel elle s’était effondrée. Elle priait pour que personne ne remarque rien, que la pièce se vide pour pouvoir bouger… C’était sans compter avec la flaque qui commençait à s’étaler entre ses pieds. La clameur de joie féroce qui souleva le clan des harpies glace encore le sang de Marion quand elle y repense. De ce jour, elle dût subir pendant des semaines des blagues abominables quasi quotidiennes, elle retrouvait des tampons usagés dans ses affaires, sur sa chaise, dans son casier, elle renonça au réfectoire après en avoir trouvé un dans son assiette, on la surnomma Ragnagnette… Marion essaya aussi d’apaiser Océane en se  laissant surpasser pendant des exam’ mais celle-ci en profita pour ajouter aux brimades un triomphalisme outrancier d’avoir récupéré la place qu’elle considérait lui revenir de droit, la tête du classement. Marion renonça donc et reprit dés les prochains exams sa place de première, morfler pour morfler autant ne pas laisser son ennemie gagner sur tous les tableaux.
Puis, vers la fin de la première, Marion découvrit un autre domaine dans lequel elle pouvait exceller : le sexe. Elle réussit un soir de fête étudiante à avoir sa première expérience sexuelle en couple et par chance avec un des garçons les plus recherchés du lycée, Corentin de quelque chose, très beau mais aussi étrangement très coincé, incapable d’exploiter son incontestable charisme sans être imbibé d’alcool pour surmonter ses inhibitions. Marion, elle, ne buvait quasiment rien, ne se droguait presque jamais, en tous cas elle ne supportait pas de perdre son contrôle, elle haïssait toutes les défonces, les pratiques de ‘’binge drinking’’ qui commençaient à devenir la règle des soirées étudiantes à cette époque où la plus grande pocharde de ces fêtes, la encore leader incontestée, était Océane qui entraînait ses troupes dans des beuveries outrancières où elle frôlait souvent le coma éthylique. Marion était pucelle mais elle avait lu des dizaines d’articles ou d’ouvrages qui parlaient de sexe et elle en connaissait déjà très long sur le sujet sans avoir jamais mis en pratique sa science sur les autres. Par contre, elle avait déjà expérimenté toutes les possibilités que peut offrir une pratique intensive de l’onanisme. Elle utilisa tout son savoir théorique sur Corentin plus d’excellentes notions en psychologie pour se montrer rapidement experte dans l’art de deviner ce qui pourrait plaire à un mec et comment le rendre performant pour en retour en tirer un maximum de plaisir. Corentin affolé par ses sens tomba immédiatement amoureux d’elle, ce qui ne l’empêcha pas de se faire larguer au bout de quelques jours, quand il commença à quémander une vague exclusivité. Marion était en train de découvrir un moyen pour posséder une forme de pouvoir et elle comptait bien en tirer parti sans entraves. Les épreuves l’avaient endurcie et son caractère s’était affirmé au fil des ans, elle était devenue froide, calculatrice, elle avait appris à contrôler ses sentiments, à ne jamais les laisser guider sa conduite…
Elle se fit rapidement une réputation justifiée de grande salope, couchant avec tous ceux qui pouvaient lui servir, spécialement les copains officiels de ses ennemies. Elle utilisa dès cette époque les applications des premiers smartphones pour conserver des traces de tous ses ébats. Elle se constitua une vidéothèque porno d’une qualité remarquable, elle se découvrit de réels talents de cinéaste, mettant en scène les pires turpitudes qu’elle arrivait à obtenir de ses conquêtes et son imagination était sans limite. Son champ d’expérimentation ne se limita évidemment pas aux garçons, très vite les filles devinrent aussi ses proies. Ainsi elle obtint enfin un moyen pour faire baisser la pression du harcèlement dont elle était toujours victime, il lui suffit de menacer de publier ses petits films sur le net pour que la pression des zélatrices d’Océane diminue. Elle réussit même, un soir, à la fin d’une de ces parties où Océane finissait par rouler sous la table, à se la ‘’faire’’ elle aussi, discrètement, dans une chambre où on l’avait jetée pour la laisser cuver… Marion ne sut jamais si Océane avait réalisé ce qu’elle faisait mais elle en doutait. Pour sa part, elle connut là un des plus intenses plaisirs de sa vie, avoir à sa disposition ce corps somptueux était un de ses plus grands fantasmes. C’est peut-être pour cela que, bizarrement, elle ne fit jamais état du petit film qu’elle tournât ce soir la.
Tout finit un jour et le bac mit un terme à cette période difficile de sa vie. Les notes de Marion crevèrent le plafond des annales de l’examen, toutes les options de carrière lui étaient offertes aussi quelles ne furent pas la surprise et la déception de ses parents quand elle leur annonça sa décision de s’inscrire aux Beaux-Arts. Aucun de leurs arguments ne put la faire changer d’avis, elle tint bon et réussi même à les retourner, exerçant sur eux ses talents naissants de manipulatrice sans aucune mauvaise conscience, elle ne supportait pas de les voir malheureux.     
Ce changement radical de milieu lui fut salutaire. Marion se révéla à elle-même et aux autres, montrant dès lors sa vraie nature de leader. Première action énergique, elle régla son compte à son physique médiocre en se créant des looks marquants. De l’ultra sexy crade en passant par l’ultra coloré fluo au néo romantique punk… Un de ses préférés était un mélange de ‘’immo’’ neurasthénique combiné avec des fringues de chanteuse réaliste des années trente, rimmel délayé sur les joues, lèvres noires, cheveux en bataille, une sorte de Fréhel maigre et déjantée. Ensuite, grâce à ses compétences sexuelles, elle se créa une cour de favoris qui se disputaient les faveurs qu’elle leur octroyait généreusement, elle n’était pas avare de ses prestations. Dernier point fort et non des moindres dans ce milieu, ses dons artistiques étaient étonnants, elle dessinait, peignait, photographiait parfaitement mais avec en plus une touche originale qui reflétait sa personnalité complexe, rien de ce qu’elle produisait ne pouvait s’appréhender avec une seule lecture, elle jouait aussi de plusieurs instruments mais sans s’intéresser vraiment à la musique qu’elle trouvait trop explicable à son goût, trop compréhensible, presque ennuyeuse, un peu comme les maths. Pourtant, elle se disait qu’une carrière musicale pourrait être un bon moyen pour gagner rapidement sa vie. Elle n’était pas ridicule non plus sur une scène de théâtre où elle pouvait jouer sans aucun trac. Ces premières années aux Beaux-Arts furent les plus belles de sa vie, elle en était pleinement consciente en les vivant, elle était lucide, elle pressentait que les aspects délétères de sa personnalité préfiguraient un futur beaucoup plus sombre, au minimum incertain… C’est vers la fin de cette époque qu’elle retomba par hasard sur Océane qui avait suivi la voie toute tracée par sa naissance vers Sciences-Po puis l’ENA pour s’engager dans une future carrière politique, vers un poste de conseiller dans quelque ministère, pour commencer… Toujours entourée de sa cour éternellement renouvelée, elle venait s’encanailler dans des soirées branchées ‘’underground’’ où se retrouvaient tous les marginaux de la capitale. Marion ne pense pas qu’elle ne l’ait jamais reconnue sous ses divers looks, pour sa part, elle prit soin d’éviter tout contact direct. De plus, Océane n’avait pas abandonné ses excès coutumiers, au contraire et elle ne restait pas très longtemps lucide dans les soirées. Pourtant, la fascination de Marion pour Océane n’avait pas faibli. Elle commença à profiter des intoxications éthyliques de la poivrote pour lui traîner autour, bien camouflée par ses maquillages extravagants.  Un soir, elle surprit une conversation avinée entre Océane et une autre riche imbibée où il était question de valises de cash que son père devait trimballer dans son jet privé vers des paradis fiscaux pour lui et quelques autres fraudeurs fortunés. D’abord, le mépris de Marion pour cette famille et cette race de profiteurs en fut décuplé puis son intérêt commença à s’éveiller et un plan s’esquissa dans son cerveau génial, de plus en plus élaboré au fil des jours.
Avant tout, il lui fallait trouver des complices.  Elle fit passer à tous ses vassaux mâles des tests de compétence dont elle élabora le contenu sur des bases scientifiques. Il lui fallait déceler d’une part des savoir-faire techniques dans des domaines variés allant de l’informatique à l’électronique en passant par la photographie ou les techniques de repérage, d’autre part des personnalités dotées de certaines qualités : amoralité, capacité à prendre du plaisir dans les prises de risques, dévouement pouvant aller jusqu’au sacrifice de sa liberté pour une cause… Son choix se porta sur Joseph et Manu, deux des plus fidèles parmi ses aficionados, très amoureux d’elle. Pour les récompenser, elle leur promit que pendant tout le temps que dureraient l’opération et sa préparation, elle ne coucherait plus qu’avec eux deux et qu’il pourrait disposer de son corps et de ses prestations sans limite. Joseph, un Guadeloupéen d’une beauté sculpturale, un athlète de 1m90 dont la force pouvait toujours être utile, venait du 93 et il savait reprendre à la demande un accent racaille outrancier qui serait parfait pour brouiller les pistes, mais c’était surtout un génie de l’informatique. Manu venait aussi d’un milieu assez modeste mais de province, d’une banlieue de Rouen. Moins grand et moins costaud que Joseph, il n’était pas non plus un gringalet. Il excellait dans toutes les techniques, les assemblages improbables, les installations monumentales. Les deux furent transportés par l’enthousiasme de Marion pour son projet délirant. Elle gomma leurs derniers scrupules en redoublant d’ardeur dans leurs ébats chaque fois plus poussés. Elle les entraînait dans un maelström de sexe et de débauche qui les laissait totalement épuisés et dépendants. Avant la partouze, ils passaient des heures de ‘’brainstorming’’ à ressasser tous les détails de l’aventure. Ils étaient tous les trois très imaginatifs, créatifs, une idée en faisait germer une autre. Ils se révélèrent aussi doués pour mettre au point leur entreprise criminelle que pour monter une belle expo.
Avant tout, il fallait être certains que ces fameux transports de cash évoqués par Océane étaient bien réels. Joseph s’en chargea en vérifiant la fréquence des vols et les destinations du Jet de François Bertrand de Roquefeuille, le père d’Océane. Ils profitèrent aussi de la propension d’Océane à se répandre en confidences dans les fêtes pour lui soutirer un tas de renseignements, ils eurent tout loisir quand elle sombrait dans l’inconscience d’explorer son téléphone pour en tirer tous les renseignements utiles. Joseph réussit à avoir accès aux mails du papa en lui soutirant les mots de passe qu’elle donna comme exemple de débilité dans une confidence d’entre mojitos. Il faudrait passer à l’action quand il aurait une grosse somme de cash chez lui, prête à être transférée ce qui semblait se produire environ tous les trimestres. Le plan très vague du début se précisa, s’élabora minutieusement, chaque détail fut longuement réfléchi. Ils écumèrent les entrepôts désaffectés des friches industrielles de la banlieue nord pour découvrir les lieux adéquats. Quand toutes les grandes lignes du plan furent tracées, ils passèrent aux répétitions pour en vérifier la validité, repenser les détails qui achoppaient pour les corriger. Le lieu et le timing de l’action apparurent évidents dès le début des préparatifs. Par contre, deux options étaient possibles pour la suite, contacter immédiatement la famille pour profiter de l’effet de surprise et ne pas lui laisser de temps pour alerter les autorités ou laisser pourrir la situation pour que le niveau d’angoisse atteigne son paroxysme en courant le risque que les flics soient prévenus. Ils décidèrent de ne pas trancher, les deux présentant un intérêt trop antagoniste, la première semblait préférable pour garantir le succès de l’opération, la seconde, bien que plus risquée et plus délicate était très séduisante par son incontestable beauté, la perspective de se tirer impunis de cette aventure avec une cohorte de flics au cul était très tentant.
Joseph poussa un cri de joie un soir en découvrant les mails de De Roquefeuille, le message codé était là, parlant de recettes de cuisines envoyées par la poste, traduire : les mallettes seront la demain soir. En général, elles ne restaient que deux ou trois jours, il fallait passer à l’action.          

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- Goûtez cette merveille… François de Roquefeuille verse en personne, après l’avoir précautionneusement ouvert, tasté et approuvé, le nectar dans les verres de cristal, un Condrieu 1981 mordoré. Une sombre année pour ce fervent catholique traditionaliste, descendant de dreyfusards, maurassiens, croix de feu et pétainistes, ami personnel de Monseigneur Lefèvre et de tout ce que la droite la plus réac compte de personnalités révisionnistes, mais une belle année pour ce vin d’exception.
- Alors, comment vous le trouvez ?
Il parcourt l’assistance d’un regard interrogatif, sûr de l’approbation générale qu’il va obtenir car ce vin blanc est authentiquement grandiose et de toutes façons, ses invités sont bien trop polis ou snobs pour émettre un avis contraire. La tablée n’est pas très nombreuse, il s’agit juste d’un dîner dominical en famille avec quelques amis. Autour de la grande table ronde sont réunis : sa femme Bérengère, son fils Gaétan qui est en train de terminer son droit et qui intégrera bientôt le prestigieux cabinet d’avocats d’affaires de Jérôme Limoux, un des invités du jour avec sa femme Sylvaine. Les deux autres convives sont Arnault Delagarenne, un PDG d’une entreprise cotée au CAC 40 et Vincent Florac un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur, bras droit du ministre. Seule absence notable, sa fille Océane, qui n’a comme d’habitude daignée paraître ni à la messe matinale, celle ou tout le reste de la famille se fait un devoir d’assister chaque dimanche à Saint Nicolas du Chardonnay, ni de tout le reste de la journée et qui a dû s’effondrer dans sa chambre au petit matin après avoir écumé les boites branchées de la capitale.
François fait signe à une domestique :
- Pouvez-vous aller voir si ma fille a prévu de nous honorer de sa présence… ?
Bérengère intervient…
- Laissez, François, elle sera de toutes façons exécrable comme toujours si vous insistez, nous pouvons très bien nous passer de sa mauvaise humeur…
- Il faut bien que les jeunes s’amusent un peu…
C’est l’avocat qui vient de parler, un avis autorisé, les jeunes il connaît, surtout les garçons qu’il ne charme pas seulement avec ses 105 kilos pour 1m65 dans les back rooms gay les plus glauques de Pigalle.
La domestique philippine revient. 
- Mademoiselle n’est pas dans sa chambre…
- Ah bon ? Elle n’est pas rentrée ?...
C’est un peu inhabituel, Océane finit toujours par rentrer pour cuver, se vautrer pendant des heures ou juste traîner dans un lieu où elle n’a pas besoin de s’apprêter. François ne devrait pas s’inquiéter outre mesure pourtant il ressent une pointe d’angoisse qui lui gâche instantanément sa bonne humeur. Il aime Océane malgré ses frasques qui le dégoûtent. Il se lève en s’excusant, passe dans son bureau pour composer le numéro du portable de sa fille… Seule la voie monocorde de la messagerie lui répond. Il se dit qu’elle a du dormir ailleurs… Il essaye de chasser les images répugnantes que cette pensée suggère, sans succès. Il retourne à la tablée de convives, il sent l’irritation remplacer l’inquiétude. Les frasques de sa fille l’enragent, heurtent sa sensibilité de grand bourgeois, imprégné de stricte morale catholique. Pourquoi ne peut-elle pas suivre l’exemple de son frère au lieu d’être la honte de la famille ? Il masque du mieux qu’il peut sa mauvaise humeur, son atavisme le pousse d’instinct avant tout à donner le change, sauver les apparences, toujours. Il trouve une excuse crédible pour expliquer l’absence de sa fille.
Le repas reprend, les plats défilent, tout est délicieux, élaboré par les plus grands traiteurs, les grands crus se succèdent, une bouteille chassant l’autre à peine goûtée. Le ton est monté un peu, on ose quelques saillies retenues, ces gens savent vivre… Une autre servante s’approche de la table, blonde, débarquée depuis peu de son Vilnius natal, elle lui tend un téléphone.
- Votre fille, monsieur…
Il s’empare de l’appareil.
- Allo, Océane ?
Il est surpris par une voie masculine au fort accent banlieusard.
- François de Roquefeuille ?
- Mais qui êtes-vous ? Où est ma fille ?
Tous les convives se sont tus et contemplent François avec curiosité.
- On s’en fout qui je suis, j’ai un film pour toi, mate-le et rappelle ! Il contemple abasourdi l’I-phone pendant quelques secondes puis le signal indiquant un message s’allume.
Sa femme alertée par son expression inquiète l’interroge.
- François, que se passe-t-il ? Où est Océane ? Qu’a-t-elle encore fait ?
- Je ne sais pas, attends…
Il lance le film. A la vue des images qui défilent sa mine devient livide, les couleurs se retirent de son visage qui reflète une horreur absolue. Il laisse tomber le téléphone, se laisse tomber sur une chaise, la mine atterrée.
- Oh mon dieu ! C’est abominable…
Sa femme s’empare du portable, commence à visionner le film, pousse un cri d’horreur et s’évanouit, tombant lourdement sur le parquet avec un bruit sourd en dépit de sa minceur soigneusement entretenue grâce aux conseils avisés d’Eduardo, son coach brésilien, qui lui dispense des cours de mise en forme et des séances de massages très personnalisées, toujours conclues par un ’’happy end’’ qui la laisse systématiquement pantelante, repue de plaisir. Curieusement personne ne s’occupe d’elle, tout le reste de l’assemblée se regroupe autour de Gaétan qui vient de s’emparer du téléphone. Le film défile. On y voit Océane entièrement nue, écartelée par des liens. Tournant le dos à la caméra, une sorte de Nynja entièrement vêtu de noir, cagoulé et ganté est en train de la torturer en lui entaillant les pommettes avec un cutter, le sang coule sur le visage terrifié, elle doit hurler mais la scène est totalement silencieuse, presque irréelle malgré toute son horreur, le Nynja entaille ensuite les seins magnifiques, d’un geste delicat. L’avocat ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec certains films surréalistes mexicains des années 30 en cinéphile averti, il note avec surprise les couleurs saturées par un éclairage excessif, la pièce dans laquelle se tient la scène qui n’en est pas vraiment une, les murs recouverts de vieux cartons. L’homme accroupi à coté de sa victime, se tourne de face, ses yeux sont dissimulés derrière des lunettes noires enveloppantes. Il montre posément son arme improvisée à bout de bras, l’image zoome sur la lame ensanglantée pendant que le reste de la scène devient flou.
Les convives se dévisagent mutuellement comme pour confirmer l’abomination des images qu’ils viennent de voir dans les expressions des autres…
- Quelle horreur ! Ca dépasse l’entendement ! L’avocat résume le sentiment général.
François s’est levé pour récupérer le téléphone. On s’occupe enfin de Bérengère, Sylvaine Limoux l’aide à s’allonger sur un canapé, lui fait boire un peu d’eau… Le téléphone sonne de nouveau, François décroche, la même voie l’interpelle sur un ton irrité.
- Oh, connard, je t’avais dit de rappeler, t’en as rien à foutre de ta fille ?
T’as vu le film ? Elle joue bien ta fille, non ?
- C’est monstrueux. Que voulez-vous ?
- Putain comment tu causes bien toi, le contrôle du mec, bravo ! Oh, connard, tu crois qu’on veut quoi ? Deux millions ça ira…
- Mais je ne dispose pas d’une somme pareille…
- Va voir dans ton coffre, connard ! On sait tout sur tes petits voyages… C’est le prix pour revoir ta fille en entier, sinon tu la reverras mais par morceaux, avec le film de la découpe en prime pour chaque livraison.
- Laissez-la, ne lui faites plus de mal je vous en supplie…
- On demande que ça, fais juste ce qu’on te dit. Déjà, tu réunis le fric et tu l’emballes dans deux sacs-poubelle, on te rappelle dans une heure, bouge toi ! Evidemment, tu appelles pas les keufs, si on repère une caisse suspecte, on arrête tout et on t’envoie une main pour commencer ! Pareil pour les hélicos, si on en entend un dans le ciel, rappelle toi que les sons portent loin la nuit et la ville pionce ce soir, comptez pas sur le trafic pour couvrir le bruit…
La conversation est interrompue… François se laisse tomber dans un fauteuil.
- Mon dieu, ma fille, que lui ont-ils fait…
Son fils lui prend la main.
- Papa, vous devez prévenir la police…
- C’est la meilleure chose à faire, je m’en occupe… Le commissaire Marcellin est un ami…
Le conseiller du ministre sort son portable…
- Non !
François se précipite pour le retenir.
- Ils la tueraient !
- Nous avons d’excellents policiers pour ces affaires, des professionnels qui connaissent parfaitement leur métier, ils savent être discrets…
- Non, c’est trop dangereux, je préfère payer…
- Vous avez tort, vous n’avez aucune garantie qu’ils ne se débarrasseront pas de votre fille dans tous les cas... Pour mettre le maximum de chances de votre côté, il faut laisser faire la police, et puis de par ma fonction, si vous ne le faites pas vous allez m’obliger à les prévenir à votre place…
Bérengère sort de sa prostration.
- Il a raison François, nous ne pouvons pas ne pas tout tenter pour la sauver…
- Je vous promets que ces policiers sont des as, ils savent se montrer invisibles… Les ravisseurs vous réclament combien ?
- Deux millions…
- J’imagine que vous ne disposez pas d’une telle somme en cash ?
François hésite, baisse la tête, gêné.
- Si, je les ai...
- Ben dites donc…Où ça ?
- Dans le coffre de mon bureau… C’est… exceptionnel…
- Ne m’en dites pas plus, je préfère…
L’énarque compose le numéro personnel du commissaire Marcellin, le directeur de la crim’, en observant son ami François de Roquefeuille, grand fraudeur du fisc. Il se promet que quand cette histoire sera terminée, il discutera de son cas avec ses collègues du Ministère des Finances…

                                                  **********

Manu poireaute tranquillement assis sur un banc d’une  belle avenue calme de Neuilly. Sa moto est garée à une cinquantaine de mètres, il ne veut pas attirer l’attention des rares passants en imprimant la notion de motard dans leur mémoire, un badaud sur un banc que l’on n’ose pas regarder directement est beaucoup plus difficile à décrire. De sa position, il dispose d’une vue idéale au travers d’un petit square élégant sur le magnifique portail en fer forgé, un chef d’œuvre de ferronnerie ‘’art nouveau’’, du parc de la propriété des Roquefeuille. Il y aura bientôt une heure qu’il a donné ses consignes au père de Marion.
La tranquillité de la rue est rompue par l’arrivée de deux voitures qui s’immobilisent devant le portail. Manu n’est pas dupé par la banalité de leur apparence, elles sont de la police, personne dans ce quartier ne roule entassés à cinq dans ce genre de caisse, à part des flics. Les deux vantaux s’écartent et elles disparaissent dans la propriété.
Il attend encore quelques minutes, maintenant il commence à avoir envie de se tirer de là…
- Bon, vous vous bougez oui ou merde, je vais pas y passer la nuit…
Enfin une autre voiture avec le sigle d’un grand quotidien national vient  se garer devant la grille de la maison, puis une seconde d’un autre journal, suivie de la fourgonnette d’une chaîne d’info télé. Des journalistes en descendent, ils commencent à arpenter le trottoir, essayent d’apercevoir la bâtisse à travers les arbres du parc, se concertent…
Manu les observe en se marrant...
- Alors les fouineurs, canular ou pas canular ?
Il a passé des messages sur le portable d’Océane aux plus importantes rédactions parisiennes pendant qu’il venait vers Neuilly. Marion en a décidé ainsi arguant qu’un peu de média ne pourrait que compliquer la tâche d’éventuels flics et que dans tous les cas la publicité rendrait les choses encore plus belles. Manu est d’accord, d’ailleurs il l’est toujours, Marion ne se trompe jamais, il suffit de la suivre, ce qu’il fait sans discuter.
Il rejoint sa bécane, prend le temps de soigneusement retourner son blouson réversible, de sortir son casque de son coffre arrière et de le verrouiller soigneusement, pas le moment d’énerver des flics tatillons… Il démarre et roule deux bons kilomètres avant d’appeler Marion avec son portable personnel :
- Il a prévenu les keufs…
- Donc on fait super gaffe. Si un d’entre nous sent que ça merde on arrête tout. Les journaleux sont là ?
- Ils commencent à arriver…  
- Parfait ! Alors action, t’as tout bien en tête ?
- T’inquiète… Au fait, les caisses des connards c’est deux Mégane grises…

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Le grand salon est maintenant envahi par les policiers en plus des invités qui sont tous restés là par solidarité envers la famille ou par peur d’être mal jugés s’ils font mine de se défiler. Le commissaire divisionnaire Marcellin, chef de la criminelle est là en personne, un gros type costaud, assez grand, un ancien rugbyman qui en impose par sa carrure. Il est assis sur une élégante chaise Louis XV qui disparaît presque entièrement sous sa masse. Il a interrompu son repos dominical sur l’ordre personnel du ministre de l’intérieur alerté par le conseiller Florac, pour venir diriger personnellement l’enquête. Il passe des consignes à la famille Roquefeuille, ses techniciens installent avec célérité tout un bazar électronique pour essayer de tracer les futurs appels des ravisseurs. Il s’est écoulé un peu plus d’une heure depuis le dernier appel et tout le monde est tendu à l’extrême, parle peu et à voix basse comme si le rappel des ravisseurs dépendait de leur silence…
La sonnerie du téléphone retentit enfin.
François se précipite mais le commissaire le retient par le bras, lui intimant de patienter quelques secondes. Il vérifie que l’équipe d’écoute est fin prête, un des techniciens lève le pouce dans sa direction…
- OK, répondez !
François décroche. La même voix masculine lui répond :
- Vous avez le fric ?
- Oui, tout est là…
- OK. C’est simple, enfilez une tenue de jogging, short, t-shirt, basket, pas de chaussettes ni de slip, je vous rappelle dans cinq minutes.
- Mais je vais où… ? La sonnerie de fin d’appel l’interrompt. Le commissaire se tourne vers ses techniciens
- Alors ?
- Trop court chef, s’il parle pas plus longtemps ça va être coton…
- Bon, faites ce qu’il vous dit, on a pas le choix, il va falloir tout miser sur la filature, heureusement mes hommes sont des pros…
Marcellin essaye de parler sur un ton confiant mais il n’est pas content du tout de la tournure que prennent les événements. Il regrette d’avoir répondu au coup de téléphone qui l’a arraché à Eurosport, sa chaîne favorite devant laquelle il somnolait tranquillement. Il a fait ce qu’il a pu pour organiser un dispositif avec le personnel disponible pendant ce week-end tranquille jusque-là mais il sent bien que l’affaire est mal engagée. Il lui faudrait beaucoup plus de temps pour pouvoir tresser un filet de surveillance réellement efficace, c’est déjà un miracle qu’ils aient réussit à rallier la maison des De Roquefeuille aussi vite. Merci aux rues de la capitale qui se sont vidées ce dimanche soir, mais justement, ça ne va pas être facile malgré les moyens modernes de filature, de rester invisible dans cette ville désertée. Ils ont juste eu le temps de poser des mouchards sur la voiture de De Roquefeuille et de sa femme mais ils comptent aussi sur le suivi du portable de François, ils ont du renoncer à piéger le fric, trop long et surtout trop compliqué de trafiquer des sacs-poubelle. En fait, Marcellin espère surtout que ses limiers se montreront à la hauteur… Pour se rassurer, il passe en revue les véhicules du dispositif répartis dans tout le quartier. Tout semble au point, il dispose de quatre voitures et d’une moto qui patrouillent aux abords de la propriété, fin prêts pour engager la filature, en fait la totalité des effectifs qu’il a pu mobiliser en si peu de temps.
Soudain un appel d’une des voitures le surprend :
- Chef, ici Tango, il se passe quelque chose…
- Quoi ? Il peut rien se passer, De Roquefeuille est toujours là…
- C’est pas ça Chef, y’a des journalistes devant la maison…
- Hein ? Des journalistes ? Mais qui les a prévenus bordel de merde ! Faites-les partir !
- Ben… Là, c’est pas possible, y’en a beaucoup, il en arrive encore, avec caméras et tout le bazar…
- Alors là, on est vraiment dans la merde, autant traverser Paris avec une fanfare pour nous annoncer…
Marcellin laisse tomber ses cent trente kilos dans un fauteuil Empire dont les ressorts en perdent définitivement leur fermeté préservée à ce jour.
Il le savait ! Dès que des affaires concernent ces milieux aristos, c’est toujours la même merde, jamais rien n’est simple, entre les pressions des uns, les risques de provoquer des scandales, l’obligation de taire tout ou partie de la vérité pour raisons d’état ou pour ne pas froisser tel ou tel puissant… Il n’a jamais pu s’y faire, ses origines rurales remontent toujours à la surface. En fait, il peut juste pas les blairer ces nantis, pendant un instant il souhaite la retrouver crevée la mijaurée, ça leur ferait les pieds à ces… Il se calme ; il vient de réaliser que sa propre fille a le même âge qu’Océane, il a honte de ses pensées, personne ne mérite ça…
Le téléphone sonne à nouveau, François en jogging et baskets, décroche :
- T’es prêt ?
- Oui, je fais quoi maintenant ?
- Tu te barres avec la bagnole d’un invité, n’importe laquelle, tu emportes le fric et ton portable, rien d’autre et tu roules au hasard. Tu as cinq minutes pour franchir ton portail.
- Comment au hasard, vers où ? François réalise l’imbécillité de sa question doublement inutile, l’autre lui a déjà raccroché au nez. Il se tourne vers l’avocat :
- Passe-moi les clefs de ta voiture, vite !
Marcellin réagit.
- Comment ça ses clefs, mais nous devons poser un mouchard…
- Vous avez une minute alors, vous les avez entendus, je dois y aller !
Marcellin se tourne vers ses techniciens :
- Vous lui collez un truc, vite ! Ils doivent avoir quelqu’un qui surveille la maison, alertez les bagnoles pour essayer de le repérer mais qu’ils restent discrets.
Il fait signe à François :
- OK, allez-y… N’oubliez pas, on vous perd pas de vue, même si vous ne nous voyez pas nous serons là…
François ne se sent guère rassuré pour autant :
- N’oubliez pas, vous, que c’est la vie de ma fille que vous risquez si les ravisseurs découvrent votre présence !
- Ayez confiance, mes hommes sont les meilleurs…
François ne se sent guère rassuré par ces paroles, il trouve que le ton de Marcellin sonne faux, comme s’il essayait de se convaincre tout seul. Il s’empare des deux sacs poubelle remplis de billets et sort. Il les jette sur le siège arrière de la Mercedes de Limoux, s’installe au volant et démarre…

***********
Manu, arrêté à proximité d’une bouche de métro, coupe le téléphone et démarre lui aussi. Il est déjà loin de la maison des Roquefeuille, il est immodestement heureux de son idée géniale d’avoir laissé sous-entendre qu’il pouvait être posté près de la propriété pour la surveiller, ces andouilles de flics doivent guetter les abords pour essayer de le localiser. En fait, ils vont probablement se coltiner une jolie caravane de reporters au cul de Roquefeuille, ils vont devoir passer en revue toutes les plaques, ça va les occuper… Il fonce modérément, c’est pas le moment de se faire gauler pour excès de vitesse, vers une autre station de métro, l’intention est de laisser supposer aux flics qu’il pourrait utiliser ce moyen de locomotion, il va zigzaguer ainsi de manière apparemment incohérente tout en se rapprochant un peu du point de rendez-vous avec Papa.  Il s’arrête, téléphone à François ses nouvelles instructions :
- OK, tu sors de Paris par l’A.. et tu fonces, tant pis pour les radars, tu t’en branles, c’est pas ta caisse…
Rien de tel qu’une belle portion d’autoroute pour concentrer les poursuivants ! Au moins, ils vont tous devoir suivre un seul trajet s’ils ne veulent pas se laisser distancer, exactement ce qui arrange Manu.

***********

La radio de la voiture de police qui a le visuel sur la Mercedes appelle :
- Chef, il vient de prendre l’autoroute…
- Vous le suivez mais à distance, voitures 3 et 4 vous foncez aux prochaines entrées, la moto, vous foncez en parrallele, nous prenons aussi l’autoroute, nous restons en contact avec la 2…
Marcellin sent monter son irritation, décidément ils vont tout faire pour l’emmerder, organiser une filature sur une autoroute déserte, tu parles d’une sinécure…
La 2 rappelle :
- Chef, on vient de se faire doubler par des bagnoles de reporter qui collent au cul de Roquefeuille !
- Putain c’est pas vrai, vous les avez pas bloqués ?
- Ils ont du se passer les infos ces connards !
- Vous pouvez pas les doubler et les faire stopper ? Nous prendrons le relais…
- Ouais, mais ça risque de pas être discret… En tous cas, Chef, il va falloir appuyer si vous voulez rattraper la Merco, il trace le Roquefeuille, nous sommes déjà à 170 et il allume encore…
- Occupez vous des fouille-merde…
Marcellin se tourne vers Tramier, son chauffeur attitré, un as au volant :
- Fonce, si tu la crèves, je m’en branle… Le moteur diesel de la berline hurle, poussé dans ses ultimes limites…

************

Manu est reparti pour quelques minutes, il a trouvé une autre entrée de métro, reprend le téléphone, appelle :
-Tu es sur quel kilomètre ?
- Mais… je sais pas, comment je peux…
- Putain, tu sais rien toi, tu vis où ? Les chiffres qui passent sur la barrière centrale, tu vois quoi ?
- 7,5. C’est bon ?
- Qu’il est con ! Manu raccroche, déclenche un chrono et redémarre, s’arrête après avoir roulé quelques minutes, rappelle :
- Kilomètre ?
- 12.
Il est très bon avec les chiffres, il calcule sans effort la vitesse de la Mercedes, pousse un petit sifflement appréciateur, 232 Km/h quand même, il doit se régaler le papa ! Il en déduit le temps nécessaire pour atteindre la bonne sortie, il a tout le temps de rejoindre le point de rendez-vous par une route parallèle. Il roule une quinzaine de minutes et stoppe. Il se dévêt de sa tenue de motard, se retrouve en survêtement de sport en quelques secondes et rappelle François :
- Ok, tu prends la prochaine sortie, part en direction du nord sur la D…et tu t’arrêtes au troisième rond point.
Il part en courant à bonne allure, il peut courir ainsi des heures, c’est le seul sport qu’il pratique mais il y excelle. Il a environ deux kilomètres à parcourir, une petite dizaine de minutes tout au plus…

************

Marcellin de plus en plus maussade regarde défiler le paysage à toute allure. Le GPS de la Renault indique 208, une vitesse évidemment insuffisante pour rattraper le bolide de Roquefeuille. Il appelle toutes les voitures :
- Voiture 2, vous en êtes où ?
- Nous avons bloqué les journaleux, j’ai laissé Blanchard pour les contenir mais ils sont furax, demain vous allez avoir toute la corporation sur le dos, et nous pouvons pas les empêcher de communiquer, d’autres vont pas tarder à vous retrouver, je le crains…
Marcellin soupire…
- Ok, on fera avec… Voiture 3, voiture 4 ?
- Ben, on arrive mais par ces routes de banlieue, même en fonçant, si on veut pas se tuer, il va nous falloir un peu de temps…
Il appelle ensuite le centre d’écoutes :
- Vous arrivez à trianguler les appels ? Ca donne quoi ?
- Pour le moment les appels sont passés à proximité de stations de métro mais ça colle pas, il saute de ligne en ligne…
- Cherchez pas, il nous balade, il doit se déplacer en bagnole ou pire, en bécane, pas la peine de perdre du temps et des bagnoles pour essayer de le repérer…
Putain, mais dans quel merdier je me suis fourré moi… ? Marcellin essaye de réfléchir posément malgré son sentiment de catastrophe imminente…
- Bon il faut bien qu’il sorte de l’autoroute pour aller quelque part… Moi si j’étais eux, je ferais quoi ? Je profiterais de l’avance ou je resterais encore un peu ?
Il décide de parier sur une option, au feeling, peut-être influencé par une logique subconsciente, non formulée clairement…
- Il va prendre la prochaine sortie…
Il appelle l’équipe de suivi du portable et du mouchard.
- Vous l’avez ? Il est toujours sur l’autoroute ?
- Oui, chef, d’après son portable, il est toujours relié à une borne de l’autoroute… Par contre, le mouchard est trop loin pour nous mais vous devriez le capter…
Effectivement, le petit signal rouge clignote sur le petit écran du témoin droit devant eux pour le moment…
Tramier intervient :
- Patron, on dirait qu’il dévie, non ?
- Bingo ! Je te l’avais dit non, la prochaine ? Vas-y molo sur la route, il doit penser qu’il nous a semés, c’est pas plus mal… A toutes les voitures, dispositif autour de la sortie 2, dans combien de temps vous serez là ?
Ils viennent de sortir de l’autoroute, ils suivent une avenue éclairée par des néons antiques au milieu d’un paysage de banlieue banal. Soudain, ils aperçoivent à quelques centaines de mètres la Mercedes arrêtée dans un rond point. Ils stoppent en essayant de se dissimuler dans une entrée d’usine, tentative dérisoire dans ce paysage déserté, Marcellin en est conscient mais il n’a guère le choix.

***********

François a suivi les instructions du ravisseur à la lettre et il ne tarde pas à arriver au rond point indiqué. Il s’immobilise et observe les alentours. Il se trouve dans un quartier délaissé, des barres d’immeubles HLM alternent avec des zones industrielles en déliquescence, beaucoup de bâtiments sont manifestement abandonnés, fantômes des trente glorieuses trop chers à réhabiliter, les entreprises florissantes préférant s’installer dans des zones franches grassement subventionnées par les deniers publics… Le téléphone sonne.
-Tu y es ?
- Oui.
-Tu prends la troisième sortie et tu avances…
François démarre, contourne le rond point jusqu'à la bonne sortie. Il s’enfonce au milieu des friches, les murs de bétons sont couverts de tags, manifestement certains bâtiments doivent abriter tout un tas de trafics louches. François est transi de peur, jamais de sa vie il n’a traversé ce genre de lieu, pour lui la vie au-delà du périph’ est aussi mystérieuse que celle des tribus les plus reculées d’Amazonie. Le téléphone le fait sursauter.
-Tu vas arriver à un grand portail rouillé à moitié ouvert à ta gauche, tu rentres, à partir de maintenant, reste à l’écoute…
François repère le portail ouvert inséré dans un haut mur de béton gris. Il entre et voit une silhouette refermer l’énorme vantail derrière lui.
- Recule et viens bloquer la porte, vite !
François recule et vient percuter maladroitement le lourd vantail dans sa précipitation, défonçant le pare-choc de la Mercedes. Sa portière est ouverte brutalement par un homme en survêtement de sport, portant des gants en laine et la tête recouverte d’un passe montagne également en laine
- Sors de là, abruti, il va être content ton pote quand il verra sa caisse ! Tu sais pas conduire ? C’est pour ça que t’as un chauffeur hein ? Où est le fric ? Pas dans le coffre j’espère ?
- Non, non, il est là. Il désigne deux sacs-poubelle noirs posés sur les sièges arrière.
- Ok, go ! Manu s’empare d’un sac et tend l’autre à François.
- Suis-moi !  

***********

- Patron, il démarre…
- On y va, essayons de pas nous faire repérer, ne le colle pas trop. Il vient de prendre l’avenue …, des voitures dans le secteur ?
- Voiture 3, nous arrivons par le sud-est nous pouvons les prendre au passage.
- Voiture 4 sur secteur dans deux minutes…
-Moto Alpha, nous arrivons à l’opposé de la cible, nous planquons sur le trajet.
Marcellin se sent un peu rasséréné par le regroupement de son dispositif, enfin il retrouve peut-être une chance de reprendre la situation en main. Ils suivent de très loin la Mercedes qui roule maintenant à une allure modérée. Ils roulent sur une avenue dégagée, inutile de lui coller au cul… Elle disparaît à leur vue dans une courbe mais après le virage l’avenue est déserte !
-Merde !
- Chef, elle a disparu !
- Je vois, merci !
Une longue ligne droite s’ouvre devant eux…
- Stop, ils ont du rentrer dans une usine. Que dit le signal ?  
- Il clignote plutôt par là, (il fait signe vers l’arrière gauche) vous avez sûrement raison.
- Demi-tour !
Ils rebroussent chemin au pas…
- A toutes les voitures, rappliquez dans le secteur, la Mercedes a stoppé.
- D’après le signal, c’est là derrière…Tramier désigne un haut portail métallique.
- On fait quoi chef ?
La voiture 3 vient de se garer un peu plus loin.
- On commence déjà par un bon repérage, faites le tour des lieux, voyez s’il y a d’autres issues, on fait le point dès que tout le monde est là.

**********

Manu court vers l’usine désaffectée en exhortant François à le suivre.
- Suis-moi, allez, bouge, on a pas la nuit entière…
Il le guide dans un dédale de pièces désaffectées encombrées de vieux cartons, de meubles métalliques défoncés, le sol est jonché de détritus divers, de bouteilles, de seringues, de vieux matelas, manifestement des squatteurs ont occupé les lieux pendant longtemps. Ils débouchent dans un grand hangar rempli de fûts, de poutrelles en fer, de vielles machines poussiéreuses. Manu se dirige vers un tas de palettes en bois. Il les écarte pour révéler l’entrée d’une ouverture verticale dans le sol. Il tend une torche à François et lui désigne les barreaux de l’échelle en fer qui s’enfonce dans le conduit.
- Descends là-dedans et fous-toi complètement à poil, tu gardes rien, bouge ! Il contrôle la courte descente de François grâce à la lueur de la torche.
- Attention, je balance les sacs, reste pas dessous. Il jette les sacs et descend lui aussi quelques barreaux. Il se cale solidement pour tirer à lui la lourde plaque de fonte sur laquelle il a fixé des palettes qui la dissimulent efficacement une fois le trou refermé, ensuite il fixe la plaque grâce à un tronçon de poutrelle percée, traversée par un énorme boulon bien graissé qu’il se contente de resserrer à la main. Il finit sa descente et fait face à papa, nu comme un ver et qui n’en mène pas large.
- Calme-toi, ça va bien se passer, tu vois qu’on assure, non ? Tiens, enfile ça…
Il lui tend une combinaison de mécanicien et une paire de baskets neuves. François, transi, ne se fait pas prier pour se fringuer. Pendant ce temps, Manu s’empare de ses affaires et des sacs de fric et s’engage à vive allure en pataugeant dans l’étroit boyau. François le rattrape et ils débouchent dans un conduit plus vaste dans lequel s’écoule un canal à plus gros débit. Manu balance tous ses effets, portable compris, dans la flotte.
- T’en as plus besoin et comme ça, adieu les mouchards… Bon, maintenant, on transfère le fric là-dedans.
Il montre deux grands filets de nylon suspendus à un vieux crochet fiché dans la paroi.
- Allez, aide-moi, tiens ça ouvert.
Les liasses sont vidées dans les filets. Manu retourne les sacs-poubelle pour s’assurer qu’ils sont inoffensifs, renonce à les jeter eux aussi à la baille, son côté écolo… Par contre, à la stupéfaction de François, il plonge les filets de liasses dans l’eau en les immergeant totalement pendant plusieurs secondes.
- Si tes copains flics ont piégé une liasse avec un bip ça doit pas l’aider à émettre…
Il secoue les sacs vigoureusement :
- Pas d’encre apparemment.
Il sort le fric de l’eau, tend un filet dégoulinant à François.
- Pas très propre comme flotte mais comme l’argent n’a pas d’odeur ça compense, non ?, t’en sais quelque chose, toi, non ? Maintenant tu cours ! C’est parti !
Ils s’enfoncent dans l’obscurité du conduit principal, en portant les filets de fric alourdis par l’humidité.  
 
**********

Plusieurs minutes se sont écoulées depuis que Marcellin et ses hommes sont arrivés aux alentours de l’usine. Toutes les voitures et la moto sont maintenant regroupées dans le secteur. Marcellin et Tramier n’ont pas quitté le portail des yeux mais rien n’a bougé, le commissaire commence à s’impatienter, il rappelle ses inspecteurs :
- Alors les gars, on en est où ?
La voiture 3 apparaît au coin de l’avenue.
- On a fait le tour, Chef, y’a pas d’autre sortie et le mur fait bien quatre mètres de haut, avec des barbelés au sommet. Si on doit rentrer, il n’y a que le portail ou alors va falloir du matos…
- Surveillez quand même des fois qu’ils aient justement prévu ce qu’il faut pour sauter. Bonnet, Gerrer, allez jeter un œil au portail, on va pas poireauter des heures…
Les deux occupants de la voiture 3 s’extirpent silencieusement de la Mégane, se dirigent vers le portail, tentent d’observer la cour de l’usine par de minces ouvertures… Marcellin, n’y tenant plus, extirpe à son tour sa masse imposante de son véhicule, rejoint ses hommes…
- Alors ?
- La Merco bloque les portes.
- Putain de merde, pour pousser un tank pareil, faudrait un bull !
- On fait quoi ?
Marcellin réfléchit intensément. Il a le sentiment que le temps écoulé est en train de jouer contre eux, toute cette opération est trop bien préparée, il se dit qu’il ferait peut être mieux de brusquer les choses…
- Il faut y aller, on a pas le choix ! Prenez les plus sportifs et sautez par-dessus le portail pour dégagez cette caisse.
Tramier est en train d’accourir vers eux.
- Chef, la voiture 2 signale une bagnole de journalistes !
- Mais c’est pas vrai, dites-leur de virer ces connards 
Trop tard, une voiture siglée ‘’Libération’’ vient de s’immobiliser sur l’avenue, des photographes en descendent…
- Comptez sur eux pour se donner le mot, ils vont nous tomber dessus comme des sauterelles… Appelez les autres voitures en renfort, il faut au moins se débarrasser de ceux-là ! Bon, et ce portail, vous le sautez ou pas ? Vous attendez quoi ? La télé pour vous ridiculiser en direct au J.T. ?
Marcellin sent une vague de désespoir l’envahir, encore plus intense que sa colère… Il aimerait bien pouvoir se laisser aller à pleurer…

***********

Manu précède Papa dans le dédale de tunnels des égouts, François peine à suivre le trot régulier du jeune homme cagoulé, pour lui le sport c’est plus le golf que le portage de charge humide. Son guide s’immobilise enfin au pied d’une échelle de fer rouillé.
- On va grimper là, suis-moi…
Il se lance dans l’escalade. La montée est malaisée à cause des filets de billets qui les encombrent. Ils finissent par se trouver sous une plaque en fonte.
- Tiens moi ça !
Il laisse tomber son filet sur la tête de François qui se retrouve écrasé et trempé par la charge. Il a déjà réalisé un exploit en réussissant à grimper jusque là, il tente de protester :
- Mais je peux pas, je dois me tenir, comment voulez-vous que…
- Oh ta gueule, s’il tombe, je te jette en bas avec, compris ?
Manu s’arc-boute sous la lourde plaque, la soulève doucement de quelques centimètres pour s’assurer que la voie est libre. Tout est tranquille, la ruelle est déserte, le Cayenne d’Océane est toujours là, sagement garé à quelques mètres. Parfait ! Il agrandit l’ouverture en poussant la plaque latéralement.
- On y va, passe le fric…
En quelques secondes, ils sont dehors et portent les sacs à la voiture. Manu prend le temps de refermer soigneusement l’ouverture, il va pas leur faciliter la tache aux condés en leur signalant de manière flagrante leur point de sortie !
Il fait signe à François de s’installer au volant :
-Conduis, je te guide et vas-y molo, si on se fait repérer, tu reverras jamais ta fille…
Ils roulent pendant une trentaine de kilomètres vers l’ouest par des rues de banlieues tranquilles puis finissent par sortir des zones urbanisées par des petites routes. François qui n’a jamais eu un grand sens de l’orientation serait bien incapable de dire où ils se trouvent…
                                               
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Marion tire les derniers tafs de sa cigarette, jette le mégot à travers les barreaux de la grille en fer forgé qui entoure le grand jardin du pavillon des parents de Joseph. Ils sont aux Antilles et Joseph a toute la maison pour lui. Ils se sont dit que la grande baraque et son garage immense ferait un Q.G. idéal, bien plus confortable qu’une usine glacée, leur première idée. Elle entre et se dirige vers le salon, Joseph est là, vautré devant la télé.
- Tout est prêt ? Comment elle va ?
- Impec, elle est prostrée, elle fait pas chier, si on veut…
Il rigole tout seul de sa vanne…
J’ai mis la bâche dans la bagnole comme tu voulais, tout le matos, on y va quand tu veux.
- Allons-y et n’oublie pas, tu es seul, fais comme si j’étais pas là, m’adresse jamais la parole…
Ils passent dans le garage… Océane est là, toujours écartelée et vautrée dans les excréments et l’urine. Elle n’a pas pu se retenir et ses déjections se sont mêlées à celles de Marion, l’odeur est abominable…
Joseph se penche sur elle, tranche ses liens et l’aide à se relever.
- Viens, c’est bientôt fini pour toi…
- Fini…Comment ?... Océane panique, se méprend sur le sens de ses paroles…
- On va te libérer.
Océane a du mal à y croire, elle pense à une nouvelle forme de torture…
- Vous me libérez ?
- Evidemment, tu nous prends pour des sauvages ?
Joseph est très content de son nouveau trait d’humour, il s’esclaffe…
- Donne tes mains, derrière toi…
Il lui lie les mains dans le dos avec du ruban adhésif.
-Tu peux marcher ?
Océane essaye de faire un pas, soutenue fermement par Joseph, ses membres ankylosés lui arrachent un cri de douleur.
- Vas-y molo…
Le ton de son interlocuteur est étrangement compatissant, patient, elle ressent sa force, il la porte presque, manifestement avec facilité, elle est sure de pas avoir affaire à un gringalet. Elle est toujours aveuglée par les tampons de coton, elle se laisse guider, monte des marches froides puis sent du parquet en bois sous ses pieds, ensuite une surface dure et lisse, comme du carrelage, une porte s’ouvre, elle ressent l’air frais de la nuit sur son corps nu, elle descend quelques marches, sûrement de la pierre puis elle suit une allée goudronnée encore chaude sous ses pieds, il a du faire soleil… Elle est surprise par l’extraordinaire précision de ses sensations…
- Bon, tu vas monter à l’arrière d’une voiture et tu te couches entre les sièges. Il y a une bâche, je vais te recouvrir avec, tu bronches pas, OK ?
Il l’installe le plus confortablement possible, lui scotche les chevilles, la recouvre avec la bâche qu’il scelle aussi avec le ruban adhésif…
- Voila, comme ça, tu laisses pas de traces et tu te gèles pas, elle est pas belle la vie ?
Toute la scène a été filmée par Marion, le visage de Joseph est dissimulé par un passe-montagne. Le corps splendide d’Océane, en rien altéré par les souillures qui le maculent se détache somptueusement dans la nuit…

Océane a essayé dans un premier temps de mémoriser un maximum de souvenirs mais elle a rapidement renoncé. Elle est recroquevillée sur le plancher d’une berline quelconque, de toutes façons pour elle toutes les voitures se ressemblent hormis les bolides de luxe qu’elle utilise. Elle a tenté d’imaginer le trajet en comptant les changements de direction mais elle a vite perdu le fil. Elle est assez confortablement installée, une douce chaleur émanant des aérateurs s’infiltre sous la bâche, elle finit par s’assoupir…
- Nous sommes arrivés…
Une main ferme la secoue sans brutalité. Les portes s’ouvrent, on l’aide à s’extraire de la voiture.
- Ok, t’es réveillée ? On va te laver, pas te rendre à ton père dans cet état, t’es répugnante…
- Me laver ? Mais comment ?...
Océane ne comprend rien, la terreur s’insinue à nouveau en elle…
-Te laver… dans la flotte…T’entends pas ?
Océane réalise qu’en effet elle entend le murmure de l’eau qui s’écoule…
- Attention, l’eau sera froide mais pas glacée, n’aie pas peur, laisse-toi faire, ton calvaire est bientôt terminé…
Océane pour la première fois depuis des heures sent son angoisse réellement s’éloigner… La voix qui lui parle est calme, posée, une voix qui semble juste énoncer des faits. Une certitude s’empare d’elle : elle va être libérée !
Deux mains se posent sur ses épaules, la poussent vers l’avant.
- Doucement, ça descend, c’est une sorte de plage boueuse, après tu rentreras dans la flotte…
Elle sent l’eau sur ses pieds, sa fraîcheur lui arrache un cri de surprise.
- C’est gelé !
- Mais non, tu vas t’y faire, tu peux pas continuer à puer comme ça non ? C’est dégueulasse !
L’homme se marre à nouveau, un rire jeune, clair, Océane est sure de ça aussi, son tortionnaire n’est pas vieux.
Il la pousse plus loin, elle a maintenant de l’eau jusqu’au bassin. Effectivement ce n’est pas si froid, une odeur de vase émane de l’eau puis se dissipe, le léger courant qu’elle sent autour de ses cuisses a du emporter la boue.
- Ne bouge pas si tu veux pas glisser, laisse toi faire…
Elle a le souffle brusquement coupé, on vient de lui déverser un plein seau d’eau froide sur la tête ! Elle hurle de surprise, panique, tente par réflexe de s’essuyer le visage, manque de perdre l’équilibre…
- Remue pas, je te dis, ça va aller…
Des mains entreprennent de la frictionner, une odeur de gel douche à l’amande se répand…
- Ca fait du bien, non ?
Les mains lui frottent le dos, le ventre, s’attardent sur ses seins, ses fesses, s’insinuent avec insistance entre ses cuisses… Océane est révoltée, sa peur revient, elle pense qu’elle pourrait être violée. Comme si l’homme devinait ses pensées, il la rassure d’une voix apaisante, étrangement trop éloignée…
- T’en fais pas, tu risques rien, c’est juste un nettoyage, vraiment. Bon maintenant, on va s’occuper de ta gueule, bouge pas…
Elle sent des mains lui immobiliser la tête puis on commence à lui défaire les tampons qui lui masquent les yeux en essayant de ne pas lui arracher trop de cheveux, heureusement le scotch détrempé ne colle plus guère.
- Attention, ça va surprendre !
A la seconde où son regard est libéré le faisceau d’une puissante torche est pointé sur ses yeux, Océane pousse un cri, elle se retrouve complètement éblouie.
- Ca va passer, t’es pas aveugle, finissons–en !
Un autre seau est déversé sur elle, Océane trouve l’eau presque tiède par contraste avec la fraîcheur de l’air nocturne qui commence à la glacer. Elle est shampouinée rapidement, rincée, elle n’y voit toujours rien.
- Allez, sors de là !
Une serviette chaude est jetée sur ses épaules, on l’essuie vigoureusement de la tête aux pieds.
- Cagoule, c’est juste pour que tu voies rien mais tu pourras respirer.
Elle sent un contact sur son visage, un sac plastique, on le resserre modérément autour de son cou, le scotche. Effectivement, elle peut parfaitement respirer, il doit être troué au niveau de sa bouche, par contre elle se retrouve dans le noir complet.
- Tiens, enfile ça.
On guide une de ses mains vers une manche, elle reconnaît le contact d’un peignoir de bain chaud. Elle le serre autour de son corps glacé, La tiédeur du vêtement lui procure une sensation incroyablement apaisante, elle est presque bien, son angoisse a disparu, remplacée par un début de curiosité. Pour la première fois, elle prend vraiment conscience de son environnement, du léger clapotis du fleuve, de l’humidité, des bruits, le splash d’un poisson qui vient de sauter hors de l’eau, le brouhaha lointain d’une voie rapide.

************

- Voilà, c’est là, à droite, ralenti…
François décélère mais ne voit pas ce que le ‘’là’’ peut être, ils longent des champs tous identiques pour lui.
- Là, tourne dans ce chemin et va tout au bout.
Il s’engage précautionneusement entre deux champs dans une voie chaotique pleine d’ornières boueuses.
- Oh, tu peux te magner ? T’as peur de la fracasser la caisse ? Pourtant c’est un 4x4, non, cette bagnole ? Elle va enfin faire ses preuves en  sortant de la ville pour une fois, montre-nous ce qu’elle a dans le ventre…
Ils finissent par atteindre la fin de la piste après avoir escaladé un grand talus plus haut que les champs. Les pinceaux des phares se reflètent soudainement dans l’eau. François comprend qu’ils sont sur la berge d’un fleuve endigué, probablement la Seine.
- Descends au bord et éteins tes phares.
La Porsche s’immobilise à quelques mètres de l’eau.
- Sors le fric pendant que je t’explique.
Ils descendent de la voiture baptisée de gadoue, Manu, en vrai poète, se demande si la caisse en est heureuse comme un animal sauvage libéré ou outrée comme une grosse bourgeoise crottée en visitant une ferme…
- Regarde de l’autre côté.
Le pinceau d’une torche s’allume sur l’autre rive et François découvre une silhouette blanche.
- C’est ta fille. Voila, la manip’ est simple : je vais monter dans cette barque, là, et mes potes vont me tirer jusqu’à l’autre berge, ensuite on fait pareil avec elle, on te la met dans la barque et tu te la ramènes en tirant sur la corde qui est là, (il éclaire le pied d’un arbre, une corde y est  attachée), elle est reliée à l’arrière de la barque, regarde…
Il désigne le cordage relié à un taquet sur la poupe de l’embarcation.
-T’affole pas, ta corde est un peu plus longue que la mienne juste pour nous filer un peu d’avance mais ta fille sera bien accrochée à l’autre bout, à moins que les piranhas de la Seine aiment le nylon !
Manu s’installe dans la barque, les filets de fric à ses pieds et commence à se haler, la corde se tend, François comprend qu’un complice doit faire de même sur l’autre rive pour hâter le mouvement, la barque s’éloigne rapidement, en silence…

***********

Océane perçoit, probablement en provenance de l’autre rive le moteur d’une voiture puissante qui force un peu comme pour escalader un raidillon puis le moteur est coupé, des portes claquent…On braque pendant quelques secondes la torche sur elle, puis son ravisseur s’agite, se déplace, elle l’entend ahaner, souffler, il est en train de faire des gros efforts… Finalement un bruit différent, le heurt d’un objet lourd, en bois probablement, sur un rocher… La voix de son ravisseur questionne :
- Tout va bien ? T’as le fric ?
- Impec, pas de lézard…
Une autre voix à fort accent racaille, Océane comprend qu’un complice vient de traverser le cours d’eau en bateau… Son ravisseur habituel la prend par le bras.
- Viens, laisse-toi guider, je vais te faire asseoir dans une barque, ne t’agite pas si tu veux pas te retrouver à la baille, tiens–toi tranquille et tout ira bien…
Elle se laisse docilement guider pendant quelques mètres, elle perçoit le contact de la vase tiède de la berge sous ses pieds, puis celui du bois humide et glissant du fond de l’embarcation après que son guide l’a aidée à en enjamber le bord.
- Assieds-toi et tiens-toi.
Elle pousse un cri en percevant que l’on pousse la barque dans le courant du fleuve…
- Bon voyage…
Pendant tout ce temps, Marion filme sans interruption toute la scène en silence. Elle est absolument transportée par la beauté du long plan-séquence qui se termine par la barque transportant Océane qui glisse doucement vers le milieu du fleuve…

************

François voit la barque dans laquelle a pris place sa fille vigoureusement poussée à l’eau par les hommes encagoulés qui semblent du genre sportif. Il perçoit un cri de surprise. Ensuite l’homme disparaît dans la pénombre. François reste un  moment sans réaction devant le spectacle terrifiant de sa fille qui part au fil de l’eau.  Le projecteur reste éclairé, braqué sur elle. Enfin, il finit par s’extirper de son apathie, il se précipite sur la corde et commence à tirer. Hélas, il a beau s’échiner, le cordage détrempé qui s’entasse à ses pieds reste désespérément mou, n’offrant aucune résistance ! Pendant ce temps, la barque portant sa fille disparaît au fil du courant. Il hurle, paniqué :
- Océane !
- Papa !
François est sur le point de lâcher prise pour courir après la barque quand il sent enfin un début de résistance, enfin la corde se tend véritablement en le tirant vers le bord. La traction est si forte qu’il doit s’arc-bouter pour ne pas être entraîné, il réalise que jamais il n’aura la force nécessaire pour hâler la barque à contre courant jusqu’à lui. Pendant ce temps, sur l’autre rive une voiture invisible démarre et s’éloigne dans la nuit en émettant deux brefs coups de klaxons d’adieu. François se retrouve seul dans la nuit, il sent l’ankylose envahir ses muscles, il faut qu’il trouve une solution… Paradoxalement, le départ de ses ravisseurs lui procure un tel soulagement que son cerveau s’éclaircit un peu et la solution évidente s’impose à lui. Il lâche la corde qui se met à se délover rapidement, François ne s’en préoccupe pas, il fait deux tours morts autour d’une branche solide en amont de la corde. Elle finit par se tendre, solidement retenue par ce simple nœud. En fait, il réalise qu’il n’a pas besoin de tirer la barque à contre courant, il lui suffit de laisser le courant la ramener naturellement au bord, en aval du point où il se trouve pour y récupérer sa fille. Il se met à courir le long de la rive.

                                            **********

Pierre Bouvier sort dégoûté de son bureau, abandonnant la le présumé (tu parles !) coupable qu’il était en train d’interroger, enchaîné à un solide anneau fiché dans le sol. Le type a tellement tabassé sa copine qu’elle est dans le coma, la rate éclatée et la face transformée en bouillie sanguinolente par des coups de rangers. Il ne supportait plus cette gueule d’ahuri devant lui, il en a tellement marre de voir défiler cette cohorte quotidienne de dégénérés dans son bureau, s’il en avait le pouvoir il les enfermerait tous dans une vaste grotte, Padirac tiens, parfait ! Il les laisserait se démerder entre eux, s’entre-tuer peinardement dans un monde idéal pour eux d’ultra violence permanente…
De toutes façons, c’est midi passé et il estime avoir bien mérité son jambon beurre et son demi. Il sort sur le perron du commissariat de banlieue où il officie. Le soleil radieux le surprend et l’éblouit un peu.
Il cligne des yeux, ajuste sa vision. Sa journée s’illumine quand il aperçoit sa fille de l’autre coté de la rue qui lui fait des signes pour attirer son attention. Il traverse, la prend dans ses bras, lui fait claquer plusieurs bises sur les joues. Elle rit, ravie.
- Mon papa !
- Ma fifille ! Quelle bonne surprise ! Ca fait longtemps que t’es pas passée m’attendre comme ça.
- J’ai rien ce matin, je passais devant, ça m’a donné l’idée… On déjeune ensemble ?
- Et comment !
Oubliés le tabasseur et les pensées sinistres, il enlace sa fille et l’entraîne vers la place centrale entourée de troquets. Il lorgne Marion du coin de l’œil. Au début, il a eu beaucoup de mal pour accepter ses looks diaboliques mais maintenant il a fini par comprendre sa démarche, elle a réussi son coup en se créant un vrai style personnel qui lui va bien, en fait elle est bien plus jolie qu’avant. Là, elle est punk romantique ! De haut en bas : du cuir, des clous, de la dentelle, des bas noirs et des chaussures montantes surélevées, un maquillage ultra élaboré qui a du mobiliser une bonne partie de la matinée. Ils s’installent au soleil à la terrasse d’une brasserie, commandent des plats du jour et des bières.
- Ca va mon papa, quoi de neuf ?
- La routine tu sais, toujours le défilé d’abrutis, de violeurs, de dealers ou des trois à la fois… Et toi ?
Marion raconte un peu sa vie aux Beaux Arts, parle de ses profs, de ses (bonnes) notes, de l’expo qu’elle prépare. Elle prend le temps de parler assez d’elle, pourtant elle trépigne d’aborder le vrai sujet de sa visite mais elle sait qu’elle doit se montrer patiente si elle ne veut pas éveiller les soupçons de son père.
- Voilà mon papa, c’est tout pour moi, tu voies, ça va pas mal non ?
- Ouais, je suis fier de toi ! Il n’a pas vraiment compris tout ce dont elle a parlé mais il s’en fout, ce qui compte c’est le plaisir qu’il ressent en étant assis à côté d’elle. Elle attire les regards, elle éveille la curiosité, des gens se retournent, il adore ça.
- Et toi alors, vraiment rien à raconter ?
- Non rien, toujours des horreurs banales noyées au milieu de délits minables...
- Pourtant, l’enlèvement, c’est pas ton secteur ?
- Ah, l’enlèvement… Il marque une pause, reprend…
- C’est vrai que ça, c’est pas la routine, mais c’est la ‘’Crime’’ qui est dessus, nous ils nous utilisent juste comme larbins…
- C’est con, pour une fois qu’il se passe quelque chose dans votre secteur…
- Ouais, c’est comme ça, faut laisser faire les cadors…
Les cadors ! Il se marre…
- Pourquoi tu rigoles ?
- Si tu les avais vu les cadors ! Des drôles de tocards, oui…
- Raconte.
- Comme ils se sont fait balader ! Ridicules…
- Pourtant ils ont quand même récupéré la fille en vie, non ?
- Tu parles ! C’est son père tout seul qui l’a récupérée, en payant la rançon, tout simplement. Nous, on était encore en train d’essayer de piger comment ils avaient pu se barrer de l’usine, celle qui a été filmée par tous les journalistes de toutes les télés. Il nous a fallu vingt minutes pour trouver le souterrain et encore trente pour faire sauter le couvercle qui le bouchait, plus deux heures pour identifier la sortie probable, un habitant de la rue amateur de Porsche a heureusement repéré le Cayenne de la fille… En fait, on a rien, personne a vu leurs têtes, on sait pas combien ils étaient, la fille crevait de peur et elle se rappelle pas grand-chose, le père idem, en plus, il est tellement soulagé d’avoir récupéré sa fille intacte qu’il semble se foutre de la suite… Et y’a une rumeur qui prétend que retrouver les ravisseurs et la rançon le foutrait dans la merde, l’origine du fric semble, disons, mal définie…
- Hé bé ! Y’a vraiment pas de piste ?
- Les mecs de la crime pensent qu’ils s’agit d’un gang de banlieue à cause de leurs accents et de leurs fringues, enfin du peu que le père a vu. C’est n’importe quoi !
- Pourquoi ça ?
- Des voyous des cités dealent, braquent, enlèveraient peut-être mais ils cibleraient leur victime, peut être un juif du sentier tu vois, un bijoutier, pas une aristo, ils sauraient même pas où la trouver… Autre chose, comment ils ont su que le père avait le fric ?
Il est pas con mon papa, pense Marion. Son père continue à dévider le fil de sa pensée :
- Non, c’est l’oeuvre de vrais pros, c’est trop parfait pour du boulot d’amateur…
Tu refroidis, la, papa… Si tu savais… Mais merci pour le compliment pense-t-elle…
- Non, crois-moi, il y a un cerveau là-dessous…
Ca, c’est sûr, mon papa, le must des neurones ! Tu réchauffes…
- Et puis il y a des trucs vraiment étranges, par exemple les ravisseurs l’ont lavée avant de la libérer ! Lavée, ça c’est du jamais vu, pourquoi il ont fait ça d’après toi ?
Ouh-la, il devient un peu trop malin, le papa…
- J’imagine que c’est juste pour être sûr de pas laisser de traces ADN ou je sais pas quoi d’analysable… Et la fille, elle s’en remet ? Ca a du être atroce pour elle…
Détourner la réflexion pertinente par une question plus générale qui déconcentre la pensée, classique.
- Figure-toi que le soir où elle a été libérée, comme nous sommes le premier commissariat sur la route de Paris, ils se sont arrêtés ici, j’étais là, nous les avons un peu interrogés en attendant la crim’. On aurait dit qu’elle s’en foutait de son aventure, elle faisait aucun effort pour se souvenir…
- Elle était traumatisée…
- Peut-être… Je sais pas, elle avait pas l’air, elle paraissait surtout soulagée, calme, détachée en fait… En plus, c’était étrange à voir cette fille toute jolie dans son peignoir blanc, on aurait dit qu’elle sortait de sa douche, pas qu’elle venait d’être victime d’un kidnapping…
Là, ça suffit, il devient trop finaud, Marion décide d’écourter la séance, elle sait ce qu’elle voulait savoir…
- Ok mon papa, c’est l’heure de retourner au boulot, toi avec tes égorgeurs, moi avec mes génies en puissance…
Elle l’embrasse sur les deux joues, se lève brusquement, tous les yeux de la terrasse se braquent sur elle et la suivent jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans une bouche de métro.  

                                                 

Octobre 2017.

London School of Fine Art Gallery,

Conférence de presse de l’exposition ‘’ Nauséa the last show’’.

La salle immense est pleine à craquer de journalistes de tous les médias. Les habituels chroniqueurs d’art évidemment mais aussi tous les journaux sont présents, de l’austère ‘’Indépendant’’ aux pires tabloïds, les télés sont là, ainsi que les représentants des agences de presse et des journaux de la ‘’toile’’. Tous ces gens se pressent, se bousculent, commentent l’exhibition qui s’étale autour d’eux. Un film est projeté sur un écran géant, des enregistrements sonores sont diffusés par une sono élaborée, ils accompagnent les images, mais la synchronisation n’est pas parfaite, un léger décalage est volontairement entretenu entre l’action et les sons, bruits ou dialogues. Cela donne une sensation de détachement, un effet presque scientifique, comme si les images choquantes qui défilent et leur bande son étaient étudiées par differents cliniciens. Des centaines d’objets hétéroclites sont disposés en tas sur le sol, accrochés sur les murs ou suspendus en l’air. Certains sont très kitch et manifestement bon marché, d’autres sont au contraire de belle facture, élaborés par des artisans habiles, une étiquette pend de chacun d’eux, il y a aussi des fripes sélectionnées avec goût, des ustensiles utiles et esthétiques, on dirait que quelqu’un a collationné toute la crème des vide greniers pendant des années. Sur un mur, baignant dans un éclairage doux, un grand drap de lin jauni qui a du être blanc est tendu dans un cadre en bois. Il est presque entièrement  recouvert de taches de nuances passant du brunâtre au jaunâtre à l’exception d’une zone mal définie au centre de la toile qui parait plus propre. De près, une odeur pestilentielle en émane et si on prend du recul la partie moins sale au centre prend une forme anthropomorphique comme si un corps humain y avait laissé une empreinte.      
Le raffut dans la salle s’apaise rapidement quand quelques personnes montent sur une estrade pour s’installer derrière une table couverte de microphones. Un homme assez jeune, mince, très élégant et très efféminé prend la parole d’une voix douce mais pourtant puissante, grave, qui contraste avec ses manières.
- Ladies and gentlemen, soyez les bienvenus. Permettez-moi de vous présenter Mister J.M. le directeur de cet honorable établissement (l’imposant barbu à sa droite fait mine de se lever et exécute un mini salut) et Mme L.F. la directrice de cette magnifique exposition (la dame blonde installée à sa gauche en laissant entre eux une place vacante gratifie l’assistance d’un sourire éblouissant). Je pense que la plupart d’entre vous me connaissent, je suis Thomas S. l’assistant de Miss Nauséa.
Il se lève, il est très grand, il tend le bras, main ouverte en un geste théâtral plein d’élégance vers une entrée plongée dans la pénombre :
- Ladies and Gentlemen, Miss Nauséa.
Un murmure de réactions de surprise parcourt l’assistance car la personne qui vient d’apparaître et qui se dirige vers l’estrade pour prendre place dans le fauteuil réservé n’a rien à voir dans sa simplicité avec le personnage aux accoutrements extravagants et aux maquillages outranciers auxquels elle les a habitués depuis des années. A la place, ils découvrent une petite femme banale, sans maquillage, simplement vêtue d’un jean et d’un pull rouge qui souligne sa pâleur. Seule touche surprenante, son crâne est tondu et elle porte de grandes lunettes noires qui masquent une grande partie de son visage et accentuent le coté frêle de son physique.  
Le bel assistant lève la main pour réclamer le calme, les conversations s’apaisent…
- Avant de commencer, laissez-moi vous rappeler quelques règles imposées par Miss N. pour éviter toute perte de temps, le sien ainsi que le vôtre. Miss N. bute parfois sur certaines subtilités de la langue anglaise, donc il se peut qu’elle me demande de préciser tel point de détail de vos questions ou de traduire ses propres réponses. Notez qu’elle ne répondra à aucune question qui ne concerne pas l’œuvre exposée ainsi qu’à celles qu’elle jugera imbéciles, déplacées ou hors sujet…      
Une vague de protestations outrées suit ce préambule mais retombe servilement dès que N. lève la main pour réclamer le silence.
L’assistant reprend la parole :
- Bien, commençons, première question…
Toutes les mains dans l’assemblée se lèvent en même temps.
N. désigne une magnifique rousse, journaliste d’une grande revue artistique.
- Bonsoir, Jane H. du Fine Art Chronicle. En quoi l’acte odieux exposé ici se différentie-t-il d’un enlèvement crapuleux ?
N. se penche lentement vers les micros disposés devant elle, elle prend son temps pour répondre sur un ton posé et réfléchi mais d’une voix si faible, presque un murmure, qu’on ne pourrait la percevoir sans l’amplification de la sono.
- Parce que je l’ai voulu ainsi, puisque je l’ai inventé, planifié, exécuté dans ce but. Cet acte ne saurait avoir aucun autre sens.
Elle désigne un autre journaliste, d’une télé culturelle cette fois.
- Mais il y a pourtant bien eu paiement d’une rançon à l’époque…
- Il le fallait pour rendre l’acte cohérent.  Elle désigne un chroniqueur d’un grand quotidien français.
- Deux millions d’euros, ça fait cher la cohérence !
- Remarque imbécile mais je vais exceptionnellement y répondre une seule fois. Si vous aviez pris la peine de visiter l’expo, vous auriez constaté que la totalité de cette somme a été utilisée pour acquérir les 63 483 objets exposés qui ont tous été achetés pendant ces dix dernières années dans des ventes de charité, des foires artisanales organisées par des ONG ou à des vendeurs de rue dans tous les pays qui acceptent l’Euro. Tous sont étiquetés avec leur prix, leur lieu d’achat et leur histoire quand ils en ont une.
- Quelle signification donnez-vous à tout cela ?
- Aujourd’hui, aucune…
- C’est un peu facile !
- Au contraire, j’aimerais pouvoir en dire plus mais tout ce qui me semblait évident à l’époque, ne me parait autant pertinent aujourd’hui, je pense néanmoins qu’il y a un sens dans cet acte mais je vous laisse le soin de le découvrir éventuellement, après tout décortiquer les œuvres d’art c’est plus votre travail que le mien…
- Pourquoi avoir attendu dix ans pour faire cette expo ?
- Dans mon pays, les crimes sont prescrits au bout de ce laps de temps.
- N’est-ce pas une preuve de lâcheté de votre part ? Vous auriez pu pousser la ‘’cohérence’’ jusqu’à vous dénoncer pour assumer vos actes ?
- Pourquoi devrais-je être punie pour avoir créé une œuvre d’art ? De plus, je n’étais pas seule en cause, pourquoi mes ‘’complices’’ auraient-ils du sacrifier leur avenir ?
- Pourquoi ne sont-ils pas ici ce soir ?
- Qui vous dit qu’ils n’y sont pas ? Un étrange ballet suit ces mots, la plupart des gens présents se lèvent à demi de leur fauteuil, parcourant la salle des yeux en espérant naîvement percevoir un signe, une attitude suspecte qui pourraient trahir un éventuel complice dissimulé parmi eux…
Les journalistes finissent par se rasseoir, manifestement à contrecoeur. Les plus fins perçoivent le sourire ironique fugace qui a fait frémir les lèvres de N. Les questions reprennent.
- Savez-vous ce qu’il est advenu de votre victime ?
- Pas vraiment. Je sais ce que tout le monde sait grâce à la presse people, qu’elle est rentrée chez elle, qu’elle a laissé tomber la ‘’jet-set’’ et son mode de vie branché au grand désespoir des tabloïds qui se sont très vite trouvé d’autres célébrités plus complaisantes à harceler. J’ai su qu’elle est partie en voyage au tour du monde puis plus rien…
Les questions continuent pendant plus d’une heure, les réponses de N. se font de plus en plus laconiques. Elle finit par se pencher vers le secrétaire pour lui parler. Il se penche vers les micros :
- N. commence à s’ennuyer, elle va faire un break, quand elle reviendra dans quelques minutes, elle espère que vos questions seront mieux préparées et intéressantes, sinon nous en resterons là.
N. et lui se lèvent sous un concert de protestations outrées et de sifflets. N. se retourne pour adresser un petit signe de la main et un sourire amusé à l’assistance…      

**************

Océane rêvasse… La musique d’une station de radio indienne que le chauffeur sikh du ‘’cab’’ écoute pour passer le temps la berce… Son attention est attirée par un air qu’elle reconnaît, elle se met à chantonner sur le refrain. Le chauffeur enturbanné se retourne :
- Vous connaissez ?
- Khabi Khabi, Lota Mangeshkar…
- Vous aimez Lota ?
L’Indien n’en revient pas, une occidentale qui connaît la crème de la musique de son pays !
- C’était la plus grande…
La musique fait remonter des vagues de souvenirs…
Un immense marché de Hyderabad, une mégapole indienne oubliée des touristes… Elle ne pouvait s’arrêter devant un étal malgré le sari qui l’enveloppait dans une vaine tentative de camouflage sans provoquer un attroupement principalement masculin, alerté par quelques mèches de sa crinière blonde qui s’échappait de son voile, pressant mais incroyablement timide et respectueux à la fois, l’incarnation de la curiosité à l’état brut. Elle s’était approchée d’un vendeur de musique pour lui demander s’il avait l’air qui avait accroché son oreille dans un voyage en bus et dont le refrain, qu’elle fredonna, ne quittait plus sa mémoire. Immédiatement, le visage du vendeur s’était éclairé d’un sourire éclatant, ses yeux pétillant de plaisir en glissant respectueusement un CD dans un lecteur fatigué. Quand la voie de Lota, incroyablement haut perchée, aérienne, monta des haut parleurs, toutes les conversations se turent pour l’écouter religieusement, un sourire extatique était sur tous les visages et tous les corps ondulaient ensemble au rythme des percussions…
Un de ces moments magiques, un parmi les centaines qu’elle a vécus depuis qu’elle parcourt le monde au hasard.
Elle voyage depuis si longtemps… Elle en avait presque oublié qu’elle a eu une vie, avant… Jusqu’à cette expo, dont le buzz sur Internet  et la une des infos télé lui ont remis en mémoire tout son passé. L’Océane de jadis lui parait si lointaine, étrangère, presque imaginaire… Son enfance dorée dans les beaux quartiers de la capitale, son éducation tellement convenable, imprégnée de préceptes religieux rigides dans le privé mais d’un ultralibéralisme pragmatique féroce pour le reste du monde, à commencer par les domestiques corvéables à merci. Aussi loin qu’elle se rappelle, c’est l’ennui qui domine ses souvenirs, elle était bien trop intelligente et précoce pour ne pas se rendre compte de la médiocrité intellectuelle de l’environnement dans lequel elle grandissait. Elle subissait cette enfance remplie de morale et de jalons immuables, les anniversaires, la messe du dimanche, les Noëls en famille, le catéchisme, les communions, tous les rites de ce monde hypocrite. Elle savait observer et elle ne tarda pas à comprendre que tout cela n’était que faux semblant, que son père par exemple, derrière un discours tolérant et altruiste, cachait une personnalité rigide, rapace, méprisante, impitoyable envers tout ceux qui ne faisait pas partie de son monde mais servile envers tous les plus puissants que lui. Dès qu’elle fût en âge d’interpréter les faits que son cerveau averti avait observés, elle comprit qu’il menait une double vie en trompant presque ouvertement sa bigote de femme qui devait se cantonner à son rôle de pondeuse et de gardienne des valeurs familiales. Malgré cela, elle aimait ses parents, ou plutôt le confort qu’ils lui garantissaient ; elle était choyée et se sentait bien à l’abri dans ce cocon confortable, Elle grandissait, réussissait sans effort à l’école, elle était jolie, toujours naturellement parfaite sur les photos. Elle appréciait aussi le fait de vivre parmi les nantis, d’être mieux habillée que les enfants de son âge, d’être attendue à la sortie de l’école par un chauffeur et par une nounou Philippine, d’avoir plus d’argent de poche, plus de tout…
Jusqu’au jour de son douzième anniversaire où un de ses nombreux oncles maternels se glissa dans sa chambre un soir, puis de nombreux autres soirs par la suite, jusqu’à ce qu’elle trouve le courage d’aller se plaindre auprès de ses parents qui commencèrent par la traiter d’affabulatrice puis, quand ils ne purent plus ignorer les faits, de provocatrice. Evidemment, ils mirent tout en œuvre pour que l’affaire ne s’ébruite pas, avant tout sauvegarder la réputation de respectabilité de la famille, se contentant d’ordonner au tonton incestueux de s’abstenir de fréquenter la maison.
C’est ainsi que sa longue carrière de riche traînée commença, elle devait porter seule cette souillure, il lui était interdit de l’évoquer sous peine de punition immédiate et elle choisit de faire payer le manque de courage de ses parents pour lesquels elle n’eut dès lors plus que mépris en sombrant dans la débauche, elle réalise maintenant qu’elle voulait probablement aussi expier sa culpabilité inconsciente, ou plutôt tourner sa rage impuissante en partie contre elle-même. Elle devint aussi absolument odieuse envers les autres enfants, surtout les plus faibles d’esprit, les plus moches, les plus pauvres… Elle ne pouvait accepter que tous ces êtres manifestement inférieurs puissent jouir d’une vie sans problème ou pire, heureuse, pendant qu’elle devait porter ce fardeau. Elle était lancée sur cette voie qui aurait dû la mener de centre de désintoxication, en ‘’maison de repos’’ huppée jusqu’à ce qu’elle décide de se finir, le jour où sa beauté, sa seule vraie satisfaction, serait fanée…
Et cet étrange enlèvement eu lieu…
Bien sûr, elle se souvient encore de la terreur, de la douleur, des instants humiliants… Mais elle se souvient surtout de l’extraordinaire sensation de solitude, sans drogue ni alcool pour la soutenir, de l’introspection au plus profond de son être provoquée par une hyper lucidité probablement due au manque de ces béquilles sur lesquelles elle s’appuyait depuis tant d’années… Dans une sorte de transe, elle s’extirpa des enveloppes de son passé une à une et pour la première fois depuis son enfance, elle se mit à envisager son futur, si tant est que ses ravisseurs lui en laissent avoir un, ce dont elle ne douta plus en réalité à partir de cet instant. Sa mutation en une toute nouvelle Océane fut complète quand ses ravisseurs la forcèrent à prendre ce bain incongru dans le fleuve. Elle réalisa que ce bain à ce moment était exactement ce que tout son être réclamait inconsciemment pour achever sa métamorphose, qu’elle était enfin lavée de toutes ses souillures, elle si incroyante venait d’être baptisée au droit de vivre comme les autres. Son retour parmi les humains lui procura l’impression qu’on ressent quand on est convalescent après une longue maladie. Tout lui paraissait étrangement agréable ou au minimum supportable, comme un dandy en voyage, elle prenait tous les événements comme une succession de bonnes surprises, à commencer par l’émotion sincère de son père quand il l’avait récupérée dans sa barque : mais aussi, sa famille, son milieu, ses amis, plus rien ne l’irritait, au contraire, elle s’amusait en réinterprétant tous leurs travers, elle les analysait avec détachement, elle ne se sentait plus concernée par leur existence. Par contre, elle se découvrait un appétit de vivre intense, une envie profonde de connaître le reste du monde. Elle donna le minimum de renseignements sur ses ravisseurs aux enquêteurs, s’en tenant aux peu de faits dont elle se souvenait avec certitude, gardant ses impressions et les intuitions qu’ils lui avaient procurées par devers elle. Après quelques semaines, elle annonça à ses parents qu’elle renonçait à ses études et qu’elle ne poursuivrait d’ailleurs aucune autre carrière. Elle partirait en voyage pour une durée indéterminée, elle exigea qu’ils lui versent une rente dont elle voulait pouvoir disposer à sa convenance, suffisante pour pourvoir à ses besoins, prélevée sur sa future part d’héritage. Elle traîna encore quelques semaines en faisant le tour des connaissances et des lieux qu’elle avait fréquentés pendant des années, peut-être pour être sûre de ne rien regretter ou pour les imprégner dans la mémoire de sa vie d’avant, comme quand on visite une dernière fois un monument avant de continuer vers d’autres horizons, puis un matin, elle partit définitivement avec un simple sac de voyage.
Pendant des années, elle a visité le monde, en longs séjours pour prendre le temps de s’imprégner des lieux et des cultures, elle a parfois travaillé pour des organisations humanitaires mais le plus souvent elle s’est laissée porter par les événements et surtout les rencontres. Elle a écrit des milliers de notes au fil de son périple, découvrant qu’elle aimait ça et qu’elle était assez douée pour l’écriture, ses notes sont devenues de véritables carnets de voyage, des récits passionnants de ses aventures et de ses amours éphémères. Elle a sillonné la planète, des plus grandes mégapoles aux montagnes les plus inaccessibles, elle a failli crever de maladies redoutables mais chaque fois son corps maltraité a repris le dessus, mécanique toujours fiable qu’elle ne ménageait pourtant jamais. Elle n’est revenue vers l’Europe que quand elle s’est découverte enceinte de trois mois, une nouvelle aventure dans sa vie, pour elle la plus surprenante de toutes. Elle n’avait tout simplement jamais imaginé que cela puisse lui arriver. Elle avait rencontré le géniteur à la frontière entre la Chine et le Kazakhstan pendant un trek dans les ‘’Monts Célestes’’. Il s’appelait Daniel, il était photographe et revenait de reportage en Afghanistan. Comme elle, il avait été attiré par ces montagnes somptueuses, presque aussi hautes que l’Himalaya mais épargnées par le tourisme de masse. Leur histoire avait été parfaite, comme souvent peuvent l’être les amours de rencontre mais elle ne s’attendait pas réellement à le revoir. Quand elle l’avait contacté pour lui annoncer la nouvelle il s’était montré absolument ravi ce qui avait rendu Océane profondément heureuse, à sa grande surprise. Il avait promis de la rejoindre dès son retour de Syrie… L’Etat Islamique ne lui laissa aucune chance de tenir sa promesse, il fut décapité deux mois à peine après son enlèvement dans une rue dévastée d’Alep. Océane faillit sombrer dans un profond désespoir mais les jumeaux qui gigotaient dans son ventre ne lui en laissèrent pas le loisir, leurs coups de pieds péremptoires la poussèrent à se ressaisir rapidement. Elle décida de se trouver un nid idéal pour pouvoir les élever loin des crispations mondiales qui maintenant l’angoissaient. Elle choisit l’endroit qui lui semblait le plus éloigné du reste du monde tout en restant Occidental, au climat tempéré, maritime et montagneux, à la nature préservée. Elle acheta une vieille ferme perdue dans les collines sur l’île de Terceira aux Açores, proche de la petite ville préservée de Angra do Heroismo, ville qu’elle choisit d’abord pour son nom surprenant, un lieu absolument paradisiaque. Elle habitait là depuis des années en vivant de la rente confortable que son père lui allouait, se nourrissant des légumes qu’elle cultivait, de poisson frais et des œufs que lui pondaient des poules quasi sauvages qui se multipliaient librement autour de la maison. Elle regardait les jumeaux grandir dans cet environnement idyllique en leur foutant une paix quasi-totale, elle avait très vite constaté qu’elle n’avait absolument aucun avis sur la meilleure manière d’élever des enfants et que les laisser tranquillement pousser dans ce genre de milieu était sans doute l’option la plus pertinente, en tous cas la plus reposante, son trait de caractère principal, la flemmardise, ne l’avait jamais quittée.
Et puis elle était tombée par hasard sur le Guardian, le célèbre quotidien anglais, abandonné dans un café du port par un touriste. Un article exclusif sur l’expo s’étalait à la une des pages culturelles : surprise de découvrir qu’elle en était le sujet principal. L’histoire de son enlèvement, minute par minute, avec tous les détails enregistrés, filmés mais surtout commentés, expliqués par la véritable responsable, le cerveau de l’opération, qui étalait toutes ses motivations, démontait et démontrait toutes les raisons de son acte dans une longue interview exclusive. L’effarement d’Océane était tel qu’il occulta la colère qui aurait du logiquement naître en lisant l’article. Tous les détails lui revenaient en mémoire et s’éclairaient d’un jour nouveau. Ainsi, il ne s’agissait en somme que d’une sorte de canular, un genre de bizutage extraordinairement élaboré, ultime, qui reléguait au rang de tarte à la crème les pires turpitudes qu’elle et sa bande avaient pu faire subir aux souffre-douleur attitrés pendant toutes ses années de collège. Tous les détails étranges qu’elle avait notés à l’époque et renoncé à mentionner aux flics s’expliquaient maintenant parfaitement. L’article faisait aussi une autobiographie assez détaillée de Nauséa, la ‘’créatrice’’ de l’expo. Océane extirpa de sa mémoire le souvenir de Marion, une fille extraordinairement intelligente et chétive qui avait été une de ses victimes pendant un temps. Pourtant, elle avait fini par lui échapper, ses sous-fifres s’étaient toutes mises à la craindre, ce qui en vérité n’avait pas surpris Océane, elle était trop fine pour ne pas déceler son potentiel farouche. Elle l’avait laissé filer, par flemme, comme en toutes choses, elle n’était pas motivée au point d’agir à la place de ses sbires.
L’article revenait sur la carrière de N, sa période de ‘’Performeuse’’ outrancière qui lui avait permis d’atteindre une notoriété incroyable en très peu de temps, puis ses expos artistiques de formes plus classiques mais toujours systématiquement provocantes qui se vendirent pour des sommes record grâce à cette célébrité. En quelques années, N. devint une des artistes contemporaines les plus riches du monde avant de se retirer dans une semi retraite jusqu'à cette incroyable exposition qui provoquait, avant même son ouverture, une immense polémique mondiale sur Internet, grâce à toute une série de ‘’fuites’’, probablement parfaitement orchestrées pour créer le buzz. Il ne restait plus qu’une semaine pour le vernissage.

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Marion tire profondément sur sa cigarette pour apaiser le manque de nicotine et la frustration qu’elle endure après  presque deux heures de confrontation avec cette cohorte de journalistes bornés. Qu’ils sont nuls ! Comme elle en a sa claque de leurs questions prévisibles…En vérité une grande partie de son irritation est dirigée contre elle-même, elle doit bien admettre qu’elle est très loin de pouvoir leur fournir les réponses qu’ils sont légitimement en droit d’attendre de sa part. En fait, elle est incapable de les leur donner, elle ne les possède plus et elle doute maintenant de les avoir possédées un jour. Pourtant, il lui semblait il n’y a pas si longtemps que tout ce qu’elle avait fait était cohérent, rationnel, parfaitement explicable…Elle repense à son parcours, tellement prémédité, élaboré, un plan suivi étape par étape. Cet enlèvement pour commencer, puis ses performances qui ont tant scandalisé la planète ensuite. Elle souhaitait dénoncer un monde ou tout, du sublime au hideux, du précieux au toc, du fignolé au bâclé n’aurait plus de valeur qu’en fonction du degré de notoriété, de visibilité médiatique atteint. Les actes les plus triviaux devenaient aussi captivants que des exploits courageux, les crimes atroces étaient escamotés derrière l’image d’un chaton trrrooop mignon, prestidigitation médiatique permanente et planétaire. Elle avait parfaitement analysé les rouages du monde actuel et décidé que la priorité était d’atteindre rapidement la plus grande notoriété possible. Pour cela, elle se lança dans le ‘’Performance Art’’ en pratiquant l’art qu’elle était sûre de maîtriser à la perfection et dans lequel il était toujours facile de provoquer pour faire le buzz sur Internet d’abord et dans tous les autres médias inéluctablement ensuite : le Sexe ! Elle mit en ligne des vidéos où on la découvrait parée de costumes, de maquillages et de coiffures extraordinaires en train de s’accoupler avec tous les êtres que les sociétés condamnent à la solitude ou à la mort. Tous ses films étaient minutieusement mis en scène, photographiés, sonorisés, elle ne les diffusait que si elle les trouvait parfaits. Ainsi, on pu la voir copuler avec des handicapés physiques ou mentaux, des mourants, des personnes atteintes des maladies les plus atroces mais aussi des prisonniers au premier jour de leur libération, sans distinction de sexe ou d’âge. Elle réussit même à soudoyer des gardiens de prison pour coucher avec un condamné à mort la veille de son exécution. Cela lui donna des idées pour pousser encore plus loin son ‘’œuvre’’, elle décida d’étendre son action en copulant avec des animaux destinés à l’abattoir, chevaux, truies et verrats épuisés par des vies passées à ne baiser que pour produire nos viandes à barbecue, Elle suça le vit de taureaux avant qu’on les emmène dans l’arène ou de chiens de combat avant qu’ils ne soient massacrés.
Quand elle fut mondialement connue, ce fut un jeu d’enfant de vendre ses premières productions artistiques un peu plus classiques. Elle développa des toiles composées des taches produites par toutes les sécrétions, sueur, écoulements de fluides corporels divers dus à ses ébats avec des célébrités variées, traités par toutes les techniques de révélation possibles, utilisés par les labos de recherche ou de police scientifique. Cela composait des patchwork complexes, à première vus abstraits mais en réalité ultra figuratifs, aux couleurs chimiques, technologiques, complètement en phase avec le monde actuel, totalement dénué de dimension poétique mais absolument décryptable dans un monde pétri de culture informatique immédiatement assimilable, tout en restant des œuvres uniques, non reproductibles et de fait rigoureusement authentiques. Chaque toile portait un prénom ce qui alimentait la spéculation sur l’identité des ‘’donneurs’’. Les galeries les plus prestigieuses se bousculaient pour l’exposer, les snobs fortunés firent monter sa côte vers des sommets inégalés. Chaque fois qu’elle vendait une de ses ‘’œuvres’’ pour ces sommes astronomiques elle ironisait cyniquement dans les medias sur les centaines de peintres surdoués ou laborieux qui végétaient dans le monde tout en les admirant secrètement. A trente ans, elle possédait plus d’argent qu’elle ne pouvait dépenser, elle réalisa que la (grosse) carotte au bout du bâton était entièrement consommée, qu’elle était repue… Elle se mit à traîner de palace en palace, toujours dans des mégapoles, elle n’était bien que perdue dans l’anonymat des grandes villes où jamais personne ne la reconnaissait, protégée par son aspect banal si confortable, enfin utile… Elle retrouva une certaine motivation pour cette ultime expo, celle dont elle avait rêvée si longtemps, quand la date de la prescription approcha… Mais au fil de la préparation, son intérêt s’était émoussé, comme envers toutes choses, au fond, à quoi bon se disait-elle ? Après tout ce temps, elle n’était plus très sûre que tout cela ait tout le sens qu’elle avait voulu lui donner à l’époque… Un doute lancinant grandissait en elle : et si, en fait, elle avait juste voulu faire souffrir celle qu’elle ne pouvait posséder ? Ou plutôt, compter pour elle, être la créatrice de l’événement le plus marquant de sa vie ? Et cette expo, n’était-elle pas le moyen pour sortir enfin de cet anonymat, être enfin reconnue comme une personne d’égale importance ? L’impressionner, lui inspirer de l’horreur probablement mais devenir incontournable ?  
Elle se lève, descend l’escalier et se met à marcher dans la rue en tirant sur une autre cigarette. Elle en a marre. Elle ne retournera pas au vernissage, elle a perdu toute envie, elle sent que le dernier ressort qui la faisait avancer vient de casser, elle n’aspire plus à rien, en tous cas rien de précis, juste tirer sur sa clope et marcher…
Elle ne sait pas dans quelle direction elle se dirige, n’a pas conscience des vitrines qui défilent et des gens qu’elle croise ni du taxi qui la suit depuis quelques minutes et qui la double lentement, s’immobilise devant elle… La portière du ‘’cab’’ s’ouvre quand elle arrive à sa hauteur, elle regarde machinalement vers l’intérieur… Ce visage qui la contemple avec une expression ironique, ces yeux verts reconnaissables entre mille…
- Monte !
- Tu es venue…
Elle dit ça dans un étrange murmure, comme soulagée…
Elle monte dans le taxi, se love sur la banquette en position foetale, pose la tête sur les genoux d’Océane, confiante comme un chien qui retrouverait son maître.
Océane se penche légèrement en avant vers le chauffeur indien, lui donne une adresse.
Le taxi démarre et s’enfonce dans la nuit londonienne.

FIN