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Baptême de l’air.

ecrit par Georges Quivole

Polard 1.


Baptême de l’air.


Chapitre 1


Pamela Rocca est très jolie, comme on disait jadis ‘’un beau brin de fille’’. Elle a les cheveux drus, coupés mi-long, teintés de trois nuances différentes de blond, blondeur évidemment artificielle mais indécelable par ailleurs car la bimbo est totalement épilée comme la mode populaire l’exige de nos jours. Elle a les sourcils impeccablement redessinés, avec le petit bord carré au dessus du nez puis affiné pointu vers les tempes. Elle a un tatouage au creux des reins symétrique et fleuri, un autre au dessus du sein, un petit chat aux yeux verts. Maquillée savamment avec toutes la palette de couleurs possibles sur fond de teint généreux par-dessus un bronzage entretenu depuis l’été à grand coup de rayons artificiels.

Pamela est une authentique cagole et un vrai danger public. Evidemment elle n’en a absolument pas conscience. Pourtant elle sait parfaitement déceler ces états chez les autres mais comme tout humain peu compliqué elle est persuadée d’être différente de la cohorte. Elle ne réalise pas non plus qu’elle est presque surnaturellement chanceuse, du genre qui rabaisse tout gagnant à l’euro million au rang de joueur de loto de fin d’année, mieux à celui de tireur à pile ou face mais n’anticipons pas…

Pour l’instant elle roule tranquillement dans sa Mini Cooper ‘’S’’ rouge à 170 Km/h sur l’autoroute en direction de Marseille, des boutiques de la rue Saint Phè’ et de leurs soldes d’hiver…Le temps est maussade, une petite pluie fine mouille l’asphalte, des nuages bas rasent les collines, poussés par un vent de nord soutenu, mais elle n’y prête aucune attention, bien au chaud dans son bolide, des publicités radiophoniques plein les oreilles…Elle lance un coup d’œil enamouré à sa fille Jenny, un adorable bébé de six mois aux boucles blondes et aux grands yeux bleus, de bonne humeur comme d’habitude, tout sourire en apercevant le regard de sa mère dans le rétro. Paméla se sent fondre de tendresse et de gratitude devant la chance d’avoir ce bambin délicieux juste pour elle ou presque. Jeremy, son père est routier et il n’est jamais à la maison, il bosse comme un bagnard pour payer les factures et les crédits du pavillon dans un lotissement de Salon de Provence, de la bagnole, enfin celle de sa femme, lui se contente de rouler dans une vieille Kangoo bien utile d’ailleurs pour trimballer tout le matos nécessaire au bricolage permanent pour améliorer leur maison qui absorbe tout le temps de ses maigres loisirs. Il lui fout du coup une paix royale ! Pamela se contente d’être esthéticienne à mi temps dans un salon huppé du centre ville pour payer son shopping…Elle revient vite à ce qui est réellement important et monopolise la plus grande part de son attention depuis plusieurs minutes : texter frénétiquement sur son Samsung S4 avec Maureen, sa meilleure amie. Le sujet de l’échange actuel c’est Marvin, le dernier fiancé en date de sa copine vu que Pamela n’a quasiment plus de vie sentimentale car depuis la naissance de sa fille, les violentes montées de libido qui la poussaient à se faire trombiner, comme elle dit élégamment, par tout mâle bien balancé qui passait à sa portée se sont totalement apaisées. Par contre, Marvin, là, elle veut tout savoir : ses actes, ses dires, ses performances, (en l’occurrence plutôt l’absence de…), la taille de son zigouni (riquiqui !). Elle en rigole tellement de tout ces détails cocasses, en plus Maureen a pas son pareil pour sortir le mot qui tue, qu’elle accélère encore, plus ou moins consciemment, de tant se marrer à tendance à lui filer une sérieuse envie d’uriner qui commence à lui tarauder la vessie, vivement qu’elle arrive…

Dans ces conditions elle n’a aucune chance d’apercevoir le fourgon blanc et bleu qui vient de s’engager à allure modérée sur la longue ligne droite de l’autoroute quasi déserte à cette heure creuse.

Quand elle finit par relever machinalement la tête et prend soudainement conscience de l’obstacle, la panique la tétanise pendant quelques fatidiques secondes puis elle réalise qu’une manœuvre d’évitement à cette vitesse n’est plus possible, la voiture partirait à coup sur dans une série de tonneaux : l’impact est inévitable ! Il ne lui reste plus qu’à freiner pour diminuer la puissance du choc. Elle écrase la pédale de frein de toutes ses forces comptant sur l’Abs pour que les roues ne se bloquent pas et en espérant que les airbags lui sauvent la vie…En voyant l’arrière du fourgon grossir dans son champ de vision, par réflexe elle ferme les yeux ! Le freinage est très long, bien plus qu’elle n’aurait cru…Au bout d’un temps qui lui parait interminable la voiture finit par s’immobiliser. Pamela ouvre les yeux : le fourgon a disparu ! Rien devant, elle se retourne, incrédule, rien derrière…Plus de fourgon, l’autoroute est vide à l’exception de quelques voitures inexplicablement arrêtées sur la bande d’arrêt d’urgence…Des gens en sortent et regardent dans sa direction, gesticulent…

Pamela sent des vagues de sentiments contradictoires la submerger, une terreur rétrospective mêlée à un immense soulagement, d’ailleurs elle est réellement en train de se soulager, elle réalise qu’elle se pisse dessous…Jenny, elle, rigole de toutes ses petites quenotes blanches (quatre) adorables, un joli rire de gorge incroyablement sonore, elle a du trouver l’épisode hilarant !

Pamela sent une ferveur superstitieuse la posséder en voyant sa fille si parfaitement vivante, touchée par la grâce elle se met à croire en Dieu !




Chapitre 2


Franck contemple plus que fasciné le paysage qui défile sous lui, en fait il est émerveillé comme un enfant qui découvre un manège. Les vibrations de l’énorme machine résonnent dans tous ses membres, lui procurant une sensation suave, il a l’impression de faire corps avec elle, qu’elle est vivante, c’est enivrant. Il se tourne vers René, le pilote, un type d’une quarantaine d’années, trapu, un peu empâté, qui a du être très beau, un tombeur de filles dans sa jeunesse grâce à son regard bleu métallique. Franck observe avec admiration les gestes précis et pourtant presque nonchalants pour contrôler le monstre, ça a l’air si facile à le voir faire…Le pauvre a semblé moins terrorisé maintenant, le fait d’être plongé dans la routine du pilotage doit le décontracter un peu. Tant mieux, ils vont bientôt avoir besoin qu’il démontre toute sa science.

Franck n’y résiste plus :

-Je peux essayer ? On a encore un peu de temps…

D’abord surpris par la demande René se dit qu’après tout pourquoi pas, si ça peut diminuer la tension et le danger que représente le fait de piloter avec un flingue braqué sur lui…

-Si vous voulez, prenez le manche.

Il explique les bases du pilotage à Franck, lui montre les effets des gouvernes, comment contrôler l’énorme hélico…Il découvre que le type encagoulé est plutôt doué, on voit qu’il débute mais ses gestes sont d’entrée précis, posés, il ne lui faudrait pas longtemps pour savoir parfaitement piloter.

-C’est pas mal, vous pigez vite…

Franck s’étonne de la légèreté des commandes, de leur précision, du peu d’efforts qu’il faut déployer pour contrôler un tel appareil. On penche un peu le manche à gauche et déjà il part à gauche, pareil à droite, laaa, facile, une plume…Il a l’impression de piloter une bulle de savon ! Il tire un peu sur le manche, l’helico ralenti, tire encore et il s’arrête, suspendu en l’air, l’extase…Il tire encore un peu ? Putain, il recule ! C’est trop…

Franck réalise que pour la première fois de sa vie il se sent parfaitement heureux. Certes il a eu une vie souvent intense, trépidante sûrement comparée à celle de n’importe quel petit bourge lambda, dangereuse souvent, il l’a d’ailleurs payée cher, mais il sait que ces moments, quelle que soit la suite des événements, resteront indélébilement gravés dans sa mémoire comme les plus beaux, improbables, magiques…Une parenthèse de pure perfection dans le temps qui lui est imparti que rien ne pourra altérer.

Il se remémore toutes ses dernières années passées en taule, surtout celles de son dernier séjour, le plus long. C’est la qu’il a pris conscience de l’imbécillité de sa vie aventureuse, intense certes mais une demi-vie en réalité : des braquages dès l’adolescence, du fric vite claqué plein les poches puis bien sûr la prison, d’autres braquages à la sortie et la prison de nouveau, et encore…chaque séjour plus long que le précédent. Plus de la moitié de son temps passé derrière des barreaux. Pas de vraie vie sentimentale, ni femme ni enfant, juste la fête en attendant de replonger encore une fois…Alors il s’est mis à lire tout ce qu’il trouvait, d’abord au hasard. Puis il s’est spécialisé en découvrant que les romans n’étaient pas trop son truc, il trouvait leurs sujets en général bien insipide comparés à sa propre existence, la philosophie était pour lui trop hermétique, la poésie ennuyeuse…Ce qui le fascina ce fut d’étudier la science, les techniques, les machines, tous les engins : maritimes, terrestres mais par-dessus tout  volants ! Il a lu des centaines d’ouvrages sur le pilotage, l’aérodynamique, la propulsion, la mécanique des fluides. Il s’est découvert une capacité d’apprentissage immense, une soif de savoir insatiable. Souvent les sujets se sont révélés trop ardus pour lui mais il a comblé ses lacunes en recoupant les informations tirées de ses lectures, se basant sur des articles plus accessibles lus dans des revues de vulgarisation scientifiques pour extraire le sens des publications plus fouillées. Au fil des années il a accumulé un savoir digne d’un bon ingénieur aéronautique, hélas sans réel plan, au hasard des lectures qui le branchaient. Il se disait que ça pourrait toujours servir, sans idée bien précise mais avec une envie taraudante d’apprendre à piloter…

Il a vite déchanté après sa sortie de cabane, pour se payer des cours de pilotage il aurait fallut du travail plus rémunérateur que le genre de petits boulots auxquels un ancien taulard peut prétendre. Il a continué à en rêver en lisant tous les magazines aéronautiques qui lui passaient sous les yeux. Ainsi, il ne pouvait pas manquer ces articles sur le plus gros hélico du monde, tout frais sorti des chaînes de l’exemplaire consortium européen, modèle d’entente et de coopération dynamique, merveille de technologie de pointe, tout ça, qui commençait une grande campagne de démonstration de ses capacités exceptionnelles sur l’aérodrome semi privé proche de l’usine. La merveille, enfin au point après de longues campagnes d’essai, devait dorénavant trouver des acquéreurs, il fallait convaincre des clients étrangers mais surtout nos hauts fonctionnaires de la sécurité civile de passer commande de plusieurs centaines d’appareils dans les années à venir. Franck est venu admirer le spectacle, perdu au milieu de centaines de ‘’plane spotters’’ du monde entier qui se pressaient sur le petit aérodrome pour admirer l’appareil. Quel engin ! Les capacité de la machine étaient stupéfiantes, cet hélico pouvait transporter des charges incroyables, bien supérieures à tous ses concurrents, jusqu’à quinze tonnes au moins, en faisant la machine idéale pour, par exemple intervenir sur des feux de forêt en déversant des milliers de litres de produits retardants avec une précision diabolique, en toute sécurité, même au milieu des lignes électriques ou des arbres, en se jouant des obstacles, presque insensible à la turbulence grâce à sa masse. Il pouvait aussi intervenir pour déblayer des arbres tombés en travers de routes, dégager des pylônes électriques. Malgré sa masse, l’appareil se révelait étonnement maniable entre les mains expertes de son pilote démonstrateur, René Murano, chaleureusement applaudi par la foule connaisseuse après chaque demo. L’exercice le plus spectaculaire était l’emport de lourdes charges, soulevées au milieu d’un enchevêtrement de poutres et de décombres qui simulaient les dégâts résultant de quelque catastrophe, naturelle ou non. Cela semblait un jeu d’enfant avec cette machine. Le pilote positionnait l’appareil exactement à la verticale de la charge à emporter puis une sorte de grosse pince articulée descendait se poser sur elle et se refermait automatiquement, l’articulation actionnée seulement par son propre poids pour l’agripper. Ensuite l’helico s’élevait lui-même sans tenter de treuiller la charge qui restait suspendue loin de la machine, ainsi, en cas de pépin, le pilote pouvait la larguer à tout moment d’un simple geste.

Puis Franck a passé des nuits à rêver…Piloter…Un avion à la rigueur mais surtout un hélico…Cela devint une vrai obsession. Il se renseigna de nouveau mais il du se rendre à l’évidence, il était bien trop fauché, bien trop vieux, il n’était même pas sur de pouvoir passer la visite médicale spécialisée. A cinquante sept ans, les trente et quelques années de picole, de came, de médocs pour pas déprimer et de malnutrition dans les prisons avaient laissées des traces indélébiles. Son rêve était totalement hors de portée. Il s’était renseigné pour partir apprendre à l’étranger. Certes, aux Etats-Unis par exemple, les brevets étaient à moitié prix de la France mais il fallait quand même disposer de plusieurs milliers d’euros pour devenir un pro, et après ? Il se retrouverait comme un con, en concurrence avec des centaines de jeunes retraités militaires comptant des milliers d’heures de vol quand lui ne pourrait en revendiquer que quelques dizaines. Ridicule…

Pourtant à force de s’imaginer aux commandes du monstre, en train d’épandre des produits, d’intervenir en montagne, de soulever des troncs, une idée lui est venue, un petit déclic dans un coin de son cerveau qui y est resté bien gravé, une image d’abord vague puis progressivement plus précise, plus élaborée…Voila comment tout a commencé…

Chapitre 3


Vint ensuite la préparation du coup, de la routine pour lui, il avait déjà vécu tout cela des dizaines de fois au long de sa vie de braqueur. Tous les repérages, les heures passées à noter scrupuleusement les itinéraires de déplacement, les horaires de départ, le minutage des trajets. Les lieux : ou se situerait l’intervention, l’aire de dégagement, les routes utilisables pour le repli…La question logistique par contre se révéla très simple à gérer, jamais un ‘’coup’’ ne s’était révélé aussi simple à préparer : des flingues, une bagnole, des passe-montagnes, du scotch et des colliers auto serrant en plastique…

Puis il monta une équipe. A force de cogiter et de simplifier son plan, Franck arriva à la conclusion qu’il pouvait réussir son coup avec un petit groupe. Il proposa un partenariat à Patrick Le Gallois, un ancien co-détenu, un vrai méchant extrêmement dangereux mais toujours froid et pondéré, un pro, réellement terrifiant quand il fallait, or la réussite de l’entreprise dépendrait en partie de la peur qu’ils pourraient inspirer. Il recruta aussi Hassan Moktari, un autre taciturne, un débrouillard qui ferait merveille pour toute la préparation matérielle de l’opération.

Et le jour ‘’J’’ arriva.

C’était un lundi matin de février et les conditions météo étaient idéales : un beau ciel gris plombé, des nuages rasaient les collines, un petit crachin tombait sans discontinuer, plombant la visibilité, un vrai temps breton en pleine Provence. Franck n’aurait pu souhaiter mieux. Il passa prendre Patrick chez lui, après avoir déposé Hassan à son poste. Profitant de la météo pourrie ils avaient déjà camouflé la fourgonnette la veille au soir, les chances qu’un randonneur tombe dessus par hasard étant négligeables. Un des points forts de la préparation était qu’ils n’auraient même pas besoin de circuler dans des véhicules volés, évitant le risque de faire capoter l’opération en tombant bêtement sur un simple contrôle routier. Si son plan fonctionnait bien, les témoins n’auraient simplement aucun renseignement à fournir. Ils se garèrent à proximité de la belle villa de René située dans un lotissement cossu d’Aiguilles, un ancien joli village provençal qui a enflé en se métastasant en dizaines de lotissements pour satisfaire l’engouement de milliers d’embourgeoisés de frais pour habiter dans la région aixoise. L’avantage d’une villa par rapport à un appartement est qu’on y entre en général comme dans un moulin dans la journée. Souvent le portail ne tient que par un simple loquet et les portes de la maison ne sont jamais toutes fermées, les habitants étant en général rassurés par l’espace du jardin qui leur donne l’impression d’être isolés du reste du monde. Ainsi Franck et Patrick, fringués le plus banalement possible de jeans, blousons et basquets sans marques, la tête recouvertes de passes montagnes en laine, rouge pour lui, bleu marine pour Patrick, le genre de détail anodin qui obnubile les témoins qui en oublient le principal, n’eurent aucune difficulté pour faire irruption en plein petit déjeuner familial. C’est la que Patrick fit merveille, son calme, sa présence et sa voix terrifiante étouffèrent toute velléité de résistance dans l’œuf. Sous le regard terrorisé du pauvre René, braqué brutalement par Franck, il ligota ensemble dos à dos Lea, sa femme et les deux jumelles de huit ans, avec du vulgaire scotch d’emballage, de la tête aux pieds, si serré qu’elles ne pouvaient plus que rouler des yeux effarés.

Cette première phase du plan fut expédiée en quelques minutes puis Franck s’adressa enfin à René :

-Voila, c’est simple, à partir de maintenant tu fais ce que je te dis et elles ne risquent rien, dans deux heures tu les récupères entières, sinon elles vont souffrir comme tu peux pas imaginer avant qu’on te les rende, mais en morceaux...

Pendant qu’il parlait, Patrick venait de sortir de son blouson un tranchoir de boucher et il le posa posément sur la table à coté de la tête d’une des jumelles.

-Tu saisis ?

-Prenez tout ce que vous voudrez, nous n’avons pas beaucoup de cash mais il y a nos cartes de crédit, je vous donne les codes, ne les touchez pas…

-Ton blé on s’en fout, c’est de toi que j’ai besoin, en route, magne-toi et arrête de geindre, on prend ta caisse, mon pote reste avec tes chéries alors tiens-toi tranquille et obéis !

Ils partirent ensemble dans l’Audi de René, du haut de gamme, Franck ne put s’empêcher de remarquer :

-Putain, ça paye ton job...

Pendant le trajet il expliqua à René ce qu’il attendait de lui. Celui-ci eu beau tenter de protester que l’entreprise était irréalisable, que l’espace aérien était surveillé en permanence ou que la manœuvre était trop dangereuse, Franck lui opposait toujours la même objection imparable :

-Ou tu le tentes ou on tue ta famille, démerde-toi comme tu veux mais t’as intérêt à réussir, c’est le seul moyen pour les sauver…

L'aérodrome était comme prévu désert, déjà qu’en temps normal l’activité n’y était pas frénétique, avec cette météo maussade personne ne risquait de vouloir venir voler. Parfait.

Installer le matériel nécessaire à l’opération sous le ventre de cet hélico multi tâches se révéla un peu long mais Franck avait prévu large, c’était justement la partie qu’il ne pouvait réellement appréhender par insuffisance de connaissances techniques.

Enfin ils furent prêts à décoller.

-Pas de radio, pas de gps, juste les instruments indispensables au vol, ok ?

-Comme vous voulez…

Quand René arracha l’hélicoptère du sol, Franck ne pu retenir un cri d’excitation, pour lui, l’opération était déjà un succès !



Chapitre 4


Kader et Kevin, les deux K comme on les surnomme dans la boite, assis dans la cabine du fourgon blindé, discutent des mérites (qu’ils trouvent grands) des joueurs passés, présents et peut être à venir de l’OM, sujet permanent, inépuisable et passionnant de conversation, autant sinon plus que le sujet concurrent, les gonzesses, sûrement plus polémique, prétexte à de magnifiques envolées enflammées et lyriques, déclamées dans ce langage si imagé sinon châtié des quartiers nord de Marseille. Brice, lui, est enfermé à l’arrière avec les sacs pleins à craquer de biftons usagés de la phénoménale recette du centre commercial géant après ce long week-end de fin de soldes hivernales. Les consommateurs appauvris par la crise se sont bousculés pour faire leurs dernières emplettes en dépensant leurs maigres pécules tout en ayant l’illusion de se faire moins arnaquer, au minimum en achetant un peu plus grâce aux vrais rabais consentis par des commerçants aux abois. Le pourcentage d’interdits de chéquiers ou de cartes bancaires bloquées parmi ces prolos et employés paupérisés est grand, aussi ont-il cette année encore plus que les autres payés cash leurs achats.

La discussion va bon train. Kader conduit le fourgon en respectant scrupuleusement les limitations de vitesses, il fait même franchement du zèle, de fait il rame comme un papy ce qui aurait le dont d’irriter Kevin s’il n’était tant pris par leur conversation passionnante.

Ils descendent la bretelle d’accès et s’engagent sur l’autoroute à une allure de sénateur…Kevin est en train de commenter le dernier but grandiose de Valbuena quand ils ressentent un choc violent qui secoue le fourgon. Kader regarde autour de lui, ne voit rien de spécial, pourtant il sent qu’il perd le contrôle du véhicule. La panique commence à l’envahir quand il aperçoit dans les rétros une sorte d’énorme pince qui encercle le fourgon, juste avant qu’il décolle !


**************





Franck, toujours pilotant l’hélico vient de repérer le fourgon blindé blanc et bleu de la société Phocécurit quittant le centre commercial. Il rend les commandes à René en lui désignant le fourgon.

-A toi de jouer, tu sais ce que tu dois faire.

René se sent soulagé de finalement passer enfin à l’action, son angoisse se dissipe progressivement, ses tripes se dénouent, là il est à son affaire, il a l’impression de redevenir maître de son destin.

Franck, agité et fébrile ne peut s’empêcher de lui redonner des consignes.

-Tu vois l’autoroute ? Il faut le tirer dès qu’il sera dessus, te loupe pas, après ce sera trop compliqué, le trafic devient plus dense, plus bas y’a la jonction, demerde-toi pour profiter de cette ligne droite…

-Ca serait bien si vous la boucliez un peu…

Franck ne se vexe pas de la réplique à René, mieux il l’approuve, il ferait mieux de la fermer mais il est trop survolté, il bave d’admiration devant le calme imperturbable de René, putain quel pro ! Quelle technique, on croirait que l’hélico suit un rail, malgré le vent soutenu et la mauvaise visibilité, par moment ils frôlent des petits nuages gris. Ils sont déjà pile au dessus du fourgon, en volant exactement à la même vitesse, ils suivent maintenant la bretelle d’accès, dans quelques secondes ils seront sur l’autoroute. René commence à descendre le grappin géant, l’hélico est calé juste au dessus du véhicule blindé, totalement indétectable depuis la cabine du camion. Les convoyeurs n’ont pas l’air pressés, ils roulent à 80 kmh à peine ce qui rend la manœuvre d’autant plus facile, René peut fignoler son positionnement au millimètre…L’autoroute est presque déserte, Franck réalise soudain qu’il commence seulement maintenant à croire son idée réalisable, en fait il vient de comprendre qu’ils vont réussir le coup, tout se déroule à la perfection, ça va marcher ! Le grappin descend encore vers le camion, manœuvré avec une incroyable précision par René grâce à une sorte de joystick placé sur le manche. On dirait une gigantesque pince de crabe. Ca y est, il encadre maintenant parfaitement le fourgon. Franck est tétanisé par la tension, il ne réalise pas qu’il est en train de s’incruster les ongles dans les paumes des mains…René actionne sèchement le joystick, le grappin tombe sur le fourgon, les mâchoires se referment automatiquement, une autre pression et il s’y arrime fermement. Il lance les milliers de chevaux de la turbine à pleine puissance, donne du pas aux pales de l’immense rotor et ça y est, quasiment sans aucun à-coup, tout en souplesse, ça semble si facile, il arrache le fourgon du sol et l’emporte dans les airs. Franck pousse un rugissement de joie qui, comparé au hurlements de terreur émis par les trois occupants du fourgon à la même seconde, ressemble à un rot de bébé repu.

Il file une bourrade amicale sur l’épaule de René, il pourrait l’embrasser, quel as !

-Putain, mec bravo, la tu as assuré, du premier coup, ça c’est du pilotage…

L’excitation de Franck est si authentique, si communicative que René ne peut s’empêcher de la ressentir aussi, en fait il est au fond fier de son exploit, après tout puisqu’il n’a pas le choix autant exécuter le boulot parfaitement, ce qu’il vient incontestablement de faire.




Chapitre 5



Hugo s’ennuie à crever comme d’habitude. Il faut préciser à sa décharge que mater des heures durant des écrans de contrôle où il ne se passe généralement rien, son job à la Phosécurit, n’est pas des plus excitant. En plus c’est mal payé, à peine plus que le SMIC et en contrat précaire, rien qui risque de l’inciter à montrer un quelconque zèle. Les écrans montrent des images des caméras de surveillance installées dans des entrepôts, des résidences luxueuses, des rues de lotissements privés peuplés de bourgeois paranos…Il y a aussi les traces Gps de tous les camions blindés de transport de fonds de la compagnie qui sillonnent la région. Passionnant…Il somnole, son seul vrai intérêt est pour les horloges de bas d’écran qui changent d’affichage désespérément lentement…Aussi ne comprend-il pas immédiatement ce qui se passe quand Mourad, son collègue de travail, un peu plus vigilant que lui, l’interpelle :

-C’est normal que ton 52 a quitté sa route ?

-Quoi le 52, il est ou ?

-En haut, la, le 52, il est plus sur l’autoroute…Et en plus il fonce, regarde, 220 kmh !

-220, tu déconnes, il croit à une blague, regarde l’écran…

-Ho merde c’est vrai ! C’est quoi cette connerie, c’est pas possible…Le 52 a effectivement viré à 90° de sa route et il trace à…223 kmh exactement…Hugo hallucine, il vient de réaliser un autre fait :

-Mais putain, regarde, il suit même pas une route, il va juste tout droit, c’est pas possible, le gps doit être naze !

-T’as raison, c’est n’importe quoi, appelle-les !

Hugo tape la connexion avec le fourgon sur son clavier.

-Central pour 52, central pour 52, répondez…

Rien, il réitère son appel plusieurs fois…Pendant ce temps la trace du 52 s’est éloignée vers une zone de collines désertes, loin des routes.

-On appelle le chef ?

-Ca vaut mieux, vas-y, j’essaye encore d’entrer en contact.


************


La panique est totale dans le fourgon. Brice à l’arrière est carrément hystérique, il frappe à la vitre du hublot de communication, sa voix

parvient étouffée dans la cabine malgré ses hurlements.

-Qu’est ce qui se passe bordel ? Dites-moi ce qui se passe, vous allez me le dire enculés ? Ho, je vous parle !!

Hélas pour lui les deux autres sont aussi affolés que lui et les états d’âmes de Brice sont présentement le dernier de leurs soucis. Le camion, en l’air, s’est équilibré en se penchant fortement en avant ce qui accentue leur angoisse, ils voient le sol défiler sous eux à travers le pare-brise, ils s’agrippent aux fauteuils de toute leurs forces, persuadés que s’ils lâchent ils tomberont à travers la vitre pourtant blindée. Kevin est le premier à réussir à formuler l’évidence :

-On vole, on s’est fait enlever…

-Pourvu que ça lâche pas, c’est quoi ce merdier, on m’a pas dit qu’on risquait ce genre de truc, on est pas assez payé pour ces conneries, putain…

La voix de Kader est ponctuée de sanglots…Il leur faut un moment pour réaliser qu’on essaye de les appeler à la radio…Kader est le premier à réagir…

-La radio…

-Réponds…

Kevin n’a aucunement l’intention de se lâcher pour s’emparer du micro !

-C’est toi le chef non ? Tu réponds, rien à branler…

Kevin se décide à lâcher un des accoudoirs après avoir callé son pied sur le tableau de bord, il se saisit du micro…

-52 pour le contrôle…

-C’est quoi ce merdier, qu’es-ce que vous branlez ?

-On vole, on s’est fait enlever…

-Quoi vous volez ? Vous vous foutez de nous ?

-On vole je vous dis, on s’est fait tirer sur l’autoroute, y’a un énorme grapin…

-Et vous allez ou ?

-Mais j’en sais rien, merde, y’a des nuages, on reconnaît rien !

La panique perceptible dans la voix du convoyeur est trop flagrante pour être feinte et surtout tout les faits concordent dans le même sens, il faut se rendre à l’évidence : ils volent !

La totalité du personnel est maintenant réunie dans la salle de contrôle, attirée par la tournure extraordinaire des événements. Bruno Martini, le directeur de l’agence, incrédule d’abord puis affolé quand il a compris la réalité de la situation fini par réagir :

-Il faut alerter les flics… Mourad lui coupe la parole :

-Regardez, il s’est arrêté !

Effectivement, le point symbolisant le camion est maintenant fixe, quelque part au milieu du plateau calcaire au nord de la célèbre montagne Sainte Victoire…


***********



Franck se calme, maintenant que la camion est dans les airs le plus dur est fait, le bon déroulement de la suite ne devrait plus que dépendre d’un parfait timing et ils n’ont pas une minute à perdre…Il lance un ordre à René :

-Monte dans les nuages, profitons de cette visi pourrie pour nous planquer…

Il sort un gps de randonnée bon marché, du genre qu’on peut trouver dans n’importe quel magasin de sport, l’allume, désigne un point sur le petit écran à René,

-On va la, fonce autant que possible.

Il sait que le camion blindé est obligatoirement rempli de traceurs, il lui faut parier sur la durée des temps de réponse des divers acteurs de la chaîne de réactions que ce braquage hors du commun va déclencher. Il espère que le niveau d’imbécillité congénitale de ce milieu va lui faciliter la tâche.

René s’exécute sans protester, il en vient maintenant à souhaiter que le coup réussisse sans anicroche, il se dit que c’est encore sa meilleure garantie pour la suite. Il ne leur faut que quelques minutes pour qu’ils atteignent le plateau ou il a déposé Hassan juste avant le lever du jour. Il est la, pas mécontent de passer enfin à l’action, complètement gelé et commençant a trouver le temps long.

-Tu vois le plateau dégagé en dessous ? Tu vas y descendre le fourgon à ras du sol…

René exécute la manœuvre sans difficulté, le fourgon s’immobilise à un mètre des cailloux, oscillant mollement dans le souffle puissant du rotor.

Hassan, cagoulé et fringué comme les deux autres truands, s’approche du camion en brandissant un panneau Véléda portant une inscription écrite au marqueur :


Sortez À POIL sinon on vous largue de 500 mètres !


Dans le fourgon c’est l’indécision la plus totale. Les deux K se disputent, Kader veut sortir, Kevin dit que c’est juste un prétexte pour les forcer à se montrer et les tirer comme des lapins, que tant qu’ils restent à l’intérieur ils sont à l’abri et que les consignes sont formelles : ils ne doivent jamais sortir en cas de braquage…

Hélas pour eux, Franck est pressé, voyant que rien ne bouge il ordonne à René :

-Tu montes de quelques mètres et tu les laisses tomber, ça devrait les décider, tu peux faire ça ?

-Je peux, j’ai même pas besoin de les larguer, tu vas voir…

Tiens il s’est mis à tutoyer René…Il fait monter l’hélico de quelques mètres, le stabilise et brusquement déroule le câble du grappin tout en laissant chuter l’helico en diminuant le pas du rotor. Le camion tombe et vient frapper lourdement le sol sur le nez, tout l’avant de la cabine est enfoncé.

A bord c’est la confusion la plus totale, les convoyeurs se sont cassé la gueule sur le tableau de bord, le pare brise a résisté mais Kevin s’est demi l’épaule en le percutant. Il hurle de douleur et de trouille. Kader tout aussi hystérique lui tombe dessus :

-T’es content connard ? Putain ferme-la, c’est bien fait pour ta gueule, ils sont dingues ces mecs, fais comme tu veux, abruti, moi je me tire de là !

Il ne lui faut que quelques secondes pour se dessaper et se jeter par terre hors du camion devant Hassan qui le braque avec un gros calibre. Brice le suit de prés puis Kévin qui geint toujours en se tenant le bras gauche.

Franck, voyant que Hassan contrôle la situation, intime à René de se poser. L’helico atterri à quelques mètres, sans détacher le câble toujours relié au grapin qui enserre le fourgon. Franck, flingue en main lui fait signe de descendre. Il s’adresse à tous ses otages :

-Vous allez transférer le fric dans l’hélico, fissa ; Allez, bougez-vous !

Kevin proteste, en désignant son bras pendouillant :

-Je peux pas, je me suis déboîté l’épaule…

-Fais voir…

Franck s’approche de Kévin, lui file par surprise une gifle phénoménale qui fait instantanément gonfler la joue droite du pauvre Kévin,

-Voila, maintenant tu as relativement moins mal à l’épaule ! Bouge-toi connard ou je te casse en deux !

Pendant ce temps, Hassan est allé au camion, a balancé toutes les armes, l’équipement et les fringues des convoyeurs dans la cabine du camion.

- Allez, bougez, vite, plus vite…

Il faut moins de deux minutes aux trois hommes en slip aidés de René et d’Hassan pour transférer tous les sacs de fric à bord de l’hélicoptère pendant que Franck veille au grain, flingue en main.

Hassan lance trois combinaisons étanches de peintre aux convoyeurs.

- Enfilez ça sinon vous allez crever de froid…

Il leur montre un sentier qui serpente dans la garrigue,

-Barrez-vous, vous devez avoir six ou sept kilomètres avant de trouver une route, bonne promenade !

Franck fait signe à René et Hassan de monter dans l’hélico,

-Allez, on se tire…


Chapitre 6


Enzo n’est pas italien, il est né comme son père dans la région, du coté de Trets. En fait, il porte le nom de son arrière grand-père, descendu de son Piémont natal pour fuir la famine et le manque d’iode dans les années trente. Le papy, lui, aurait bien aimé troquer sa nationalité, son nom et tout son passé de misère qui lui faisait horreur mais la guerre et la xénophobie ordinaire le cantonnèrent, d’ailleurs il était cantonnier, à son statut de Rital toute sa vie. Il reporta toutes ses aspirations sur ses enfants à qui il donna des prénoms bien français, Henri, Bertrand, Pierrette. Ironie du sort sa descendance se mit à éprouver une nostalgie racinaire et transalpine croissante au fil des générations, c’est ainsi qu’ils affublèrent leur progéniture de prénoms en O et A pour les filles, Enzo, Mario, Paola…

Enzo est un jeune gendarme stagiaire, préposé au standard du centre départemental, nouveau machin coûteux qui centralise tous les appels d’urgence. Quand il répond à cet appel-là, il a beau être doté d’une grande imagination d’après ses profs et sa maman, ce qu’il entend, si c’est réel, dépasse toutes les fictions…

-Allo, c’est la compagnie Phosécurit (Enzo le sais déjà, la ligne est directe) un de nos fourgon vient d’être enlevé…

-Vous voulez dire attaqué…Donnez-moi des détails, le lieux…

-Non, pas braqué, enlevé, il est parti en vol !

-En vol ? C’est une blague ? Attention à vous, c’est une ligne de sécurité, tout est enregistré…

-Non, c’est pas une blague bordel, passez-moi un supérieur !

C’est vrai qu’il s’agit de la ligne privé de la Phosécurit, Enzo préfère laisser un chef se demmerder avec ça, il appelle l’officier de service, la capitaine Chaumette, l’informe succinctement…Elle aussi croit à une sale blague.

-Allo, ici le capitaine Chaumette, je vous préviens que…

-Putain de merde vous allez m’écouter ? On nous a enlevé un fourgon sur l’autoroute juste après Plan de Campagne, enlevé en vol, avec un hélico…

Chaumette réalise que tout ça n’est pas un gag.

-Et il est où maintenant ?

-Je peux juste vous filer des coordonnées gps, c’est perdu au milieu des collines…

-Allez-y !

Elle entre les coordonnées sur un ordinateur, une carte apparaît avec un point rouge clignotant.

-C’est au milieu de nulle part, il va nous falloir des plombes pour y arriver…

-Envoyez des hélicos…

-On s’en occupe !

Tous ces échanges ont durés plusieurs précieuses minutes…Dans la salle de contrôle de la Phosécurit Mourad pousse un cri :

-Putain, chef, il repart !

Le directeur de la boite sursaute, se jette devant les écrans sans se formaliser du langage outrancier du jeune.

-Attendez, il bouge à nouveau !

Il informe les flics avec lesquels il est toujours en contact…

-Il va ou ?

-Vers le nord…Il s’arrête à nouveau…

Quelques secondes se passent…et le signal disparaît des écrans !

Ils ont beau scruter les moniteurs, plus rien ne clignote sur les cartes.

-Envoyez des hélicos vers la dernière position relevée…



***********



René fait décoller le monstre du sol, il vient se positionner exactement au dessus du fourgon, monte doucement pour retendre le câble puis il l’emporte de nouveau dans les airs. Franck lui montre un deuxième point sur son gps :

-On va la mais tu vas monter un peu, on va larguer le fourgon d’assez haut pour qu’avec un peu de chance il se fracasse tellement que ça coupe tous les signaux que cette saloperie doit émettre…

Ils atteignent les cinq cent mètres de hauteur quand Franck repère un ravin, profond et boisé.

-Tiens, balance le la dedans, avec un peu de chance il va exploser, en tous cas le temps que les flics l’atteignent là au fond on sera loin ! René ouvre la grande tenaille, le camion libéré tombe pendant quelques longues secondes, enfin c’est ainsi qu’ils les ressentent, et percute le flanc du ravin avec une violence surprenante. Le résultat dépasse toutes les espérances de Franck, il est totalement disloqué, des pièces rebondissent dans tous les sens, la cabine, séparée du reste de la carcasse, va percuter l’autre coté de la gorge avant de plonger dans les arbres…Le bruit de l’impact les atteint avec un décalage marqué, comme pour un éclair mais il n’y a pas d’explosion comme naïvement Franck et Hassan imbibés de films d’action l’anticipaient. Par contre le réservoir a été éventré dans l’impact et un court-circuit a dû enflammer le gazole répandu car une fumée noire commence à monter au dessus des chênes.

-Super Bingo ! Allez mon gars, fonce, tu vas être bientôt libre ! Heureux ?

Franck balance une autre tape amicale sur l’épaule de René, il commence vraiment à bien l’apprécier ce mec ! Il se tourne vers Hassan qui a le nez collé à la vitre, c’est son baptême de l’air à lui aussi alors il en perd pas une miette.

-Alors ça te plait l’hélico ?

-C’est trop, mec, de la bombe, impressionnant !

Ils ne tardent pas à atteindre le second point, une clairière cette fois, au milieu de collines boisées.

-Pose-toi là, sur le chemin, au plus prés des arbres.

René immobilise l’hélico, éteint les turbines.

-Bon, un dernier effort, il faut transférer le fric dans la bagnole.

-Quelle bagnole ? René n’aperçoit aucun véhicule…

Pourtant Hassan porte déjà deux sacs à bout de bras, il s’approche des arbres et les balance dans une sorte de trou noir que René n’avait pas remarqué au premier regard. Franck lui tend deux sacs :

-Bouge !

René emporte les sacs sur les traces d’Hassan, vers les arbres, En se rapprochant il comprend : le trou est en fait le coffre d’une voiture grand ouvert, peut être d’une fourgonnette utilitaire ou d’un monospace mais il ne saurait le dire, elle est entièrement masquée par du plastic noir, y compris l’intérieur du coffre, de la bâche bon marché que l’on trouve dans n’importe quel magasin de bricolage. René se dit que la, les types, ils sont fortiches ! Il va même pas pouvoir refiler aux flics le moindre signalement sur leur véhicule.

Franck le houspille :

-Allez, ho, magne-toi, faut en finir, tu veux rentrer chez toi ou pas ?

René se le fait pas répéter, il sent un immense soulagement l’envahir, si ces mecs ont pris toutes ces précautions pour qu’il ne représente aucun danger pour eux, c’est qu’ils ont bien l’intention de le laisser partir tranquille, il court pour transporter les derniers sacs !

-Bon voila René c’est fini, tu vas pouvoir te barrer. Je veux que tu rentres direct à l’aérodrome, il te faut à tout casser huit minutes en fonçant pour y arriver, je t’en laisse dix. Si tu essayes de revenir ici, j’appelle mon pote qui garde ta famille et tu connais la suite, si j’entend pas l’helico s’éloigner assez vite je l’appelle, si tu es pas arrivé d’ici dix minutes, pareil, j’ai quelqu’un sur place qui va me signaler quand tu seras posé. Clair ? Dés que tu es posé, tu fonces libérer ta famille, traîne pas, ne parles à personne, prend ta bagnole et vas les délivrer, ok ? N’oublie pas, on te surveille !

René acquiesce et s’éloigne vers l’hélico…

-Attend, avant de partir, une petite formalité…

Franck monte dans l’appareil, allume la totalité des instruments de bord, devisse une plaque sous laquelle se trouve une impressionnante série de fusibles colorés, génialement agencés, une merveille de clarté et de simplicité. Il sait exactement quoi faire, ses lectures n’auront finalement pas été vaines, il subtilise tous les fusibles des instruments non indispensables au vol, ce qui coupe l’alimentation des radios, du transpondeur et du radar de bord, des gps et de tous les moyens de radionavigation, ne laissant allumé que le strict minimum pour contrôler l’appareil.

-Désolé mais je veux pas que tu contactes quelqu’un ou que tu enregistres ta trace à part dans ton cerveau si tu y arrives, ta mémoire suffira bien aux flics…

-Mais comment je vais rentrer ?

-Tu rigoles, un pilote comme toi ? Me dis pas que tu sais pas voler sans instruments ?

Si, il sait, mais la, il a suivit les directives de Franck à l’aller et il est franchement un peu paumé…

Incroyable pour Franck qui découvre le désarrois du pilote.

-Ecoute, tu as toujours le compas, non ? Tu traces au sud et quand tu voies l’autoroute tu tournes à droite et tu la suis, elle t’emmèneras presque à l’aérodrome, demmerde-toi. Au fait, file-moi aussi ton portable.

Il le lui pique dans la poche de son blouson.

René s’installe aux commandes de l’helico et décolle.

-Tirons-nous !

Pendant que Hassan descotche le plastique et le replie dans la voiture en recouvrant les sacs, il compose le numéro de la maison à René sur son propre portable, Patrick décroche :

-C’est fini tu peux te casser...Pas trop dur de te remettre à fumer après quinze ans ?

Une autre idée de ‘’déguisement’’ simple pour Patrick qui lui est venue, combiné avec les lentilles colorantes pour transformer ses yeux noisettes en vert intense, sûr que ces détails seront retenus par la famille et mentionnés aux flics.

-Dégueu !

Chapitre 6


Frédéric Bremond commence à avoir le tourni à force de faire pivoter son fauteuil en se relançant à chaque tour d’une impulsion précise sur le coin de son bureau en acajou. Il a besoin de faire quelque chose quand il réfléchi mais comme il n’arrête jamais vraiment de penser il est toujours en train de bouger, triturer, tapoter, ce qui irrite au plus haut point son entourage. Il a lu dans une revue scientifique que ces manies aident en fait réellement à mieux ordonner les pensées et il oppose cet argument aux énervé(e)s, systématiquement sans succès. Seulement là, vu l’intensité de sa réflexion, il a machinalement surdosé celle de ses poussées et il s’est filé un début de gerbe…

A soixante et quelques années il se comporte souvent puérilement en privé mais il s’est souvent fait surprendre par des collaborateurs médusés devant le manque de tenue que l’on pourrait attendre d’un commissaire divisionnaire, en charge de la brigade criminelle de Marseille, as de la lutte contre le grand banditisme, aux états de service irréprochable. Cela dit, il ne fait pas grand cas de l’opinion de ses collègues, pour tout dire il n’en a absolument rien à cirer, surtout à quelques mois de la retraite. Il décroche son téléphone, Julie, sa nouvelle secrétaire, répond.

-Je les fais entrer ?

-Ai-je le choix ?

Elle se marre…Elle lui plait celle-là. Longtemps qu’il n’en avait pas eu une aussi compétente, jolie en plus. Une métisse pleine de formes, rebondie de partout, grande, superbe, la bouche pleine de dents comme ils disent par ici, le vrai nouveau canon marseillais, heureux mélange de toutes les peuplades qui ont colonisé cette ville fascinante. Juste quand il va se barrer…Son seul regret ! Il se dit qu’il devrait quand même essayer de se l’inviter un soir, certes il n’est plus très frais mais il ‘’porte beau’’ comme disent les concierges, et après une bouillabaisse (son régal) aux Goudes bien arrosée de Château de Beauprés blanc, sait-on jamais…

Tous les cadres des super-flics de sa brigade entrent.

-Bonjour messieurs, installez-vous…Des cafés ? Il passe commande à un planton…

-Alors les gars, on à quoi sur ce ‘’braquage du siècle’’ ? Remarquez, pour une fois je suis assez d’accord avec les journalistes, c’est du boulot exceptionnel, inutile de préciser que j’ai le préfet, le ministre et plus haut encore, enfin haut je parle pas de la taille, bien sûr, qui me tannent pour des résultats.

La plupart des flics assis, même les rares qui ont voté à gauche, se fendent obséquieusement la gueule à cette blague volontairement nullasse, balancée juste pour les tester.

-Qui commence ? Les scienceux ?

Il préfère les appeler comme ça plutôt que de l’incontournable surnom de ‘’Les Experts’’ dont ils sont affublés depuis que cette insupportable série télé qui lui casse les burnes existe.

Florian, un trentenaire binoclard prend la parole.

-Ben c’est plutôt la dèche. Le fourgon à brûlé dans l’incendie du vallon et il a fallu deux heures pour l’atteindre et éteindre l’incendie une fois que les hélicos de la gendarmerie l’ont localisé, ensuite il s’est mis à tomber des cordes ce qui a encore compliqué le boulot. De toutes façons les braqueurs sont pas vraiment montés à bord, d’après les témoins. On est pas certains d’avoir trouvé la bonne clairière où la bagnole attendait, il y a bien des traces de pneus mais les chasseurs ont utilisé ces chemins tout l’hiver, impossible d’en isoler une et pour quoi faire ? Nous ne savons pas quel type de voiture ils ont utilisé.

-Et l’hélico ?

-Désolé mais rien non plus. Le type qui à forcé le pilote portait sa cagoule tous le temps, ça filtre les postillons, il portait des gants, aucune empreinte…

-Ok, Les interrogatoires ?

Michel, un autre flic, un costaud impressionnant au crâne rasé, spécialiste des interrogatoires de suspect retords prend à son tour la parole.

-En fait nous n’avons que les convoyeurs, le pilote et sa famille comme témoins et ça fait pas lourd.

-Développe !

-La famille d’abord…En fait ils n’ont pas pu nous dire grand-chose du truand qui les tenait en otage. Le type était probablement costaud, plutôt grand mais c’est pas sûr, la femme est presque aussi menue que ses filles, elles sont restées assises, ligotées tout le temps, elles doivent le ressentir plus grand qu’il n’est en réalité. Il leur a fait très peur mais au début seulement car des que son complice est parti avec le mari il a tout fait pour les rassurer, il leur a montré que le pistolet n’était pas vrai, il leur a dit qu’en fait elles ne risquaient rien, qu’ils avaient juste besoin du pilote mais qu’il n’était pas question de leur faire de mal. Il fumait beaucoup, des Marlboros, mais il a soigneusement ramassé tous ses mégots pour les emporter avec lui. Il avait les yeux verts, c’est tout ce qu’elles ont pu noter de lui sous la cagoule.

-C’est maigre, un grand fumeur aux yeux verts, avec ça…

-Les convoyeurs ?

-Des andouilles de première. Ils arrêtent pas de baver les uns sur les autres, surtout celui qui a pris la gifle,,,Kevin…On est sûrs qu’ils sont pas complices, ils sont complètement traumatisés par l’expérience, en fait deux d’entre eux sont sédatés et en suivi psychologique, par contre le pilote semble peut être pas net…

-Ha bon ? L’intérêt de Frederic est ravivé…

-Par exemple Il a rien fait pour essayer de localiser le lieu du posé, il dit qu’il etait trop préoccupé par le sort de sa famille…

-C’est suspect ça ?

-A son retour, sur l’aérodrome il a foncé chez lui sans même essayer de nous contacter, il dit qu’il se croyait surveillé, or le truand était déjà parti de chez lui, sa femme a noté machinalement l’heure de son départ, il n’y avait plus aucun danger…

-Il pouvait le savoir ?

-Ils lui avaient piqué son portable pour communiquer entre eux…

-Creusez son passé à tout hasard mais j’y crois pas trop, j’aurais fait pareil…Au fait, le pilote, il a dit quoi sur le chef de la bande ?

-Il a décrit un type assez sympa…(et allez, sympa, rien que ça, ça syndromise de Stockholm à fond, pense Frederic)…de taille et de corpulence moyenne, probablement assez âgé d’après le timbre de la voix, sentant fortement l’eau de toilette, il avait des gants rouges…

-Ha, les gants rouges…

Frederic rigole, apprécie en connaisseur. Les gants rouges, excellent ! Des détails précis pour focaliser la mémoire des témoins, pareil pour l’eau de toilette ou les yeux verts de l’autre…

-Quoi d’autre ? Vous avez fouillé dans les archives pour voir si vous trouvez des pilotes truands, des délinquants anciens techniciens dans le secteur aéronautique, ce genre de plan n’a pas du naître dans la cervelle d’un voyou illettré, non ?

Une inspectrice spécialiste de l’informatique lui répond :

-On est dessus chef, en fait il y en a quelques-uns, nous vérifions les emplois du temps mais jusqu’ici rien…

-Continuez, si on a une chance c’est par là…

Frédéric parcourt l’assistance du regard, une expression qu’il voudrait moins narquoise sur le visage mais il peut pas s’en empêcher. C’est ça son monde, en fin c’était, il s’en détache à une vitesse qui le laisse pantois. Ils sont tous perdus (et lui avec) devant un vrai mystère, comme toujours, tous, flics, gendarmes, procureurs. En fait ils n’attrapent que ceux qui ont la bonté de se laisser gauler, confrontés à de la vraie énigme ils sont toujours perdus.

-En somme les amis, vous êtes en train de ma dire qu’on a tout simplement rien à se mettre sous la dent, pas la moindre piste…

Tout le monde dans la pièce baisse la tête ou regarde ailleurs, la gène est perceptible, un ange passe, les ailes décorées de primes de résultat…

-Merci, ce sera tout, continuez…

Hélas, Frederic est certain que seulement une minorité des présents à compris l’ironie de sa dernière phrase.


**********


La pièce une fois vidée il reprend ses girations, plus lentement et en alternant le sens pour ne plus relancer sa nausée…Il repense à ce braquage atypique. Tout dans la perfection des préparation et l’exécution du coup désigne des gangsters chevronnés, ils n’ont commis pour l’instant aucune erreur, n’ont laissé aucun indice. Pourtant Frédéric est persuadé que cette idée géniale d’utiliser un hélicoptère pour subtiliser un fourgon blindé, ce qui résout sans brutalité en une seule solution la totalité des problèmes que pose habituellement ce type de hold-up, n’a pu germer que dans la tête d’un type féru d’aéronautique, technicien ou pilote lui même, or les truands s’intéressent aux bagnoles, aux chevaux, aux yachts de luxe ou aux offshores superpuissants, pas aux hélicos ! Il se demande si la bande pourrait ne pas être issue du milieu. Des politiques ? Des extrémistes d’une mouvance quelconque pourraient avoir les moyens intellectuels et matériels pour planifier ce genre d’action…Une chose est sûre, ils ne vont pas les trouver de sitôt, il en est certain, et sûrement pas lui. Il faudra creuser, recouper, explorer des tonnes de fichiers et surtout attendre patiemment le bon vouloir des auteurs pour commettre quelque erreur. Tôt ou tard ils se signaleront eux-mêmes aux enquêteurs, ils le font toujours. En parlant ou en dépensant trop, en se tirant dans les pattes au moment du partage du butin…Ou peut être pas…En fait il s’en fout ! Après tout ils n’on tué personne, ils sont d’ailleurs déjà présentés dans les médias électroniques comme des sortes de Robin des Bois modernes qui ont juste piqué quelques miettes des bénéfices colossaux engrangés par la grande distribution, opinion que Frédéric qui s’anarchise en vieillissant n’est pas loin de partager. Il leur est même reconnaissant de divertir le service des sempiternels sordides règlements de comptes entre bandes rivales des Quartiers Nord. En fait il n’est déjà plus vraiment là, il navigue déjà sur son superbe Swan de seize mètres, un voilier suédois des années 70, ancienne possession d’un caïd local, abandonné dans un port à sec de Port Saint Louis, récupéré et restauré par ses soins avec amour. Depuis que sa dernière femme est partie vivre avec son moniteur de sport il s’est replongé dans sa passion de jeunesse pour la mer.

Il rappelle Julie, pour rien, juste pour la voir…Dieu qu’elle est belle ! Elle est vraiment grande, 1m78 facile, difficile de dire avec les talons qui lui allongent encore les jambes manifestement musclées moulées par son jean.

-Julie, dites-moi…vous aimez la bouillabaisse ?

-J’adore !

Quel accent ! Dire que des andouilles nordiques trouvent ça vulgaire ! Lui ne s’en lasse pas et pourtant il vient de Roubaix !

-Vous faites quoi ce soir, j’ai quelque chose à fêter et personne à inviter...

-Fêter quoi ?

Elle a pas dit non, c’est déjà ça…

-Fêter le fait que la dernière enquête que je dirige va être un fiasco ! Croyez-moi, si on choppe un jour les auteurs ce ne sera que par chance ou parce qu’ils font les pires conneries et c’est pas parti pour…Alors, ça vous dit ?


Fin.