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Les blaireaux s’énervent 2.

Wooooouf.

ecrit par Georges Quivole

Les blaireaux s’énervent 2.

Vooouufff.

Bonnard contemple le paysage par la fenêtre de sa chambre. Le plateau s’étend devant lui à l’infini, en courbes douces, l’herbe habituellement drue en cette fin de printemps est rare, prématurément jaunie, la saison s’annonce mauvaise pour les paysans, des éleveurs de vaches laitières pour la plupart. Ils ont majoritairement délaissé la race rustique d’antan, à la belle robe roux sombre, pour de banales ‘’Holstein’’, plus rentables mais fragiles, non seulement incapables de résister aux froids sibériens de l’hiver mais nécessitant d’être abritées de l’automne au printemps. Il a fallu leur construire ces gigantesques étables métalliques qu’il déteste tant. Bonnard se réjouit de leurs difficultés actuelles aux pèquenots, il vit au milieu d’eux depuis toujours mais il peut pas les encadrer.
La sécheresse, le cours du lait au plus bas, les normes sanitaires européennes qui les obligent à investir toujours plus dans du matériel ultra moderne, ça leur fait les pieds ! Son rêve secret est de les voir tous disparaître, sauf les irréductibles comme la Marie-Jeanne qui s’acharne à élever sa dizaine de vraies ‘’Salers’’, des bêtes magnifiques dotées de cornes redoutables, nerveuses et bagarreuses, qui rentrent le soir se faire traire dans une vraie étable, sous la maison, avec des dizaines de nids d’hirondelles au plafond, rien de commun avec les pitoyables bêtes écornées, ultra sélectionnées de son voisin Marcel, le maire du village, aux énormes mamelles tellement lourdes et gonflées qu’elles peinent à marcher.
Aussi loin qu’il remonte dans son excellente mémoire il ne les a jamais aimé, il a toujours été en bute à leur méchanceté, à leur pingrerie atavique. A l’école déjà il a du subir le harcèlement de leurs gosses, tous plus riches (à l’époque) et surtout plus forts que lui, si petit et si chétif…
Il était le seul enfant unique de la région perdu parmi les fratries paysannes. Sa mère, Jaqueline, une brave fille de l’assistance, placée comme bonniche chez des notables, s’était faite engrosser un soir de balôche ou des jeunes fermiers l’avaient fait boire avant de se la ‘’passer’’ de l’un à l’autre…Bien sur il n’était pas question de parler de viol à l’époque, d’ailleurs elle était plutôt consentante, naïvement flattée que des beaux gars s’intéressent à elle, elle avait juste pas eu de chance…La pauvre du se débrouiller avec sa maternité, de toutes façons personne n’aurait pu savoir lequel des garçons pouvait être le père de son petit. Elle se révéla une excellente mère, Bonnard ne manqua jamais d’affection ni de rien d’autre, comme elle était travailleuse, qu’elle n’eut jamais d’autre enfant et resta célibataire, ils eurent toujours de quoi vivre dans un confort relatif. Bonnard lui voue toujours une affection fervente, il lui rend toujours visite plusieurs fois par semaine, le temps ne semble avoir aucune prise sur elle, à quatre vingt seize ans elle est en pleine forme. Bonnard aussi est un vrai roc, certes il est resté plutôt petit et sa démarche tranquille, ses mains éternellement croisées derrière le dos ne donne pas la moindre impression de puissance mais il faut le voir marner pour comprendre la force du spécimen, courbé pendant des heures pour cimenter des dalles sans la moindre courbature, manipulant avec aisance des pierres de plusieurs dizaines de kilos.
Il a grandit avec une certitude, une volonté farouche, celle de ne jamais devenir paysan. A l’époque, faire des études pour un garçon de la campagne n’était guère envisageable, pourtant il n’était pas bête, il apprit à lire et écrire presque tout seul, à l’école il était bon dans presque toutes les matières, sauf en dessin et, bien sur, en sport, mais il était le roi du calcul, il avait le don des chiffres…Il partit donc en apprentissage. Il aurait pu exercer tous les métiers manuels, la mécanique ne l’intéressant guère, trop salissant pour lui, il choisît le bâtiment.
Il y excellât. Il exerça successivement tous les métiers : maçon évidemment mais aussi charpentier, couvreur puis il apprit l’électricité et la plomberie. Il sut tout faire dans une maison à la perfection.
Il devint très vite son propre patron, il s’établit comme artisan, il ne tarda pas à se bâtir une solide réputation de compétence et de sérieux. Il ne manqua jamais de travail jusqu’à la retraite.
Pourquoi resta t’il célibataire toute sa vie ? Mystère. Peut être parce qu’il développât très tôt un goût immodéré pour les prostituées, tout jeune apprenti il fut entraîné au bordel pour être déniaisé par les ouvriers avec lesquels il travaillait. Ce fut une révélation, on pourrait presque parler de découverte de vocation, pour ce timide chronique. Rien à prouver, pas de compétition avec d’autres mâles, il n’était pas obligé de faire la conversation ce qui l’arrangeait éminemment, parler n’était pas son fort, pour pouvoir baiser comme il voulait, quand il voulait et il en voulait, ça !
Né cinquante ans plus tard il aurait pu faire carrière dans le porno, insatiable il était le Bonnard, monté comme un âne en plus, il adorait l’effarement des professionnalités qui pourtant en avaient vu défiler quand elles découvraient son engin, il en gloussait de joie.
D’ailleurs ce gloussement est devenu un de ses traits marquants, il en use tout le temps, pas seulement au claque. Plus ou moins fort, plus ou moins long, avec toute une gamme d’inflexions variées. Il peut signifier, l’ironie, le doute, l’approbation prudente, le contentement selon l’intonation. Le plus définitif est celui particulièrement sarcastique qu’il utilise pour signaler un total mépris.
Il est là, assis dans son fauteuil préféré devant sa fenêtre, peinard, sa chienne Quicounette couchée à ses pieds, crade et nauséabonde comme toujours mais il s’en fout, force de l’habitude aidant, il ne perçoit plus ses effluves délétères depuis lulure. Quicounette est une Fox Terrier qui a du être blanche et noire il y a longtemps, maintenant un subtil mélange de gris teintés de nuances indéfinissables. Maligne comme beaucoup de ses congénères, elle n’a pas son pareil pour t’explorer une poubelle dès que tu as le dos tourné.
Bonnard a pris sa retraite depuis quelques années maintenant, travailler plus à quoi bon, il est plein aux as. Cela ne se voit pas, il a toujours eu des goûts modestes, il porte toujours le même genre de fringues simple ou des bleus de travail pratiques quand il bricole et c’est une activité quasi quotidienne. Dire que son fric ira à de vagues neveux et à l’état quand il crèvera mais il serait bien en peine d’arriver à tout dépenser, ses loisirs se résumant à la chasse, sa seule passion qui ne lui coûte pas grand chose est niquer, hors, malgré une incontestable verdeur, l’age venant il a quand même un peu baissé dans ce domaine et son budget ‘’putes’’ risque pas d’épuiser son magot. Par contre s’il se fait gauler cette nuit il risque d’en avoir besoin de son pognon, pour se payer de bons avocats… Il adorait picoler aussi, mais après des années d’excès éthyliques il a du arrêter mais non pour des raisons de santé, son foi est resté impeccable. En fait, plus d’une fois à la chasse justement il a faillit faire des cartons sur ses voisins paysans, pendant des beuveries d’après battue, sa haine contenue en temps normal révélée par l’alcool qui le rendait enragé, il a le vin très mauvais le Bonnard…Un jour il est passé à l’acte, il a tiré sur un éleveur arrogant, comme la blessure était heureusement sans gravité, la société de chasse a préféré étouffer l’affaire mais ses compagnons ont exigé qu’il suive une cure de désintoxication. Depuis il boit plus que de la flotte et l’alcool ne lui manque pas plus que ça…Ca lui profiterait plutôt, il est en bonne forme, du coup pour s’occuper il fait des gâches lucratives qui lui rapportent plus qu’il n’arrive à dépenser. La plupart des maisons du hameau sont dans un sale état, il note chaque atteinte du temps dans ses balades quotidiennes, Quicounette sur ses talons. Les magnifiques bâtiments en pierres volcaniques abandonnés par les éleveurs tombent en ruines par manque d’entretien, jamais un paysan radin irait payer un Bonnard pour retaper une bâtisse inutile. Heureusement que parfois des Marseillais naïfs se lancent dans la restauration d’une grange, sans se rendre compte de l’ampleur du travail. Le Bonnet en glousse de joie ironique mais nuancée d’une sincère empathie intéressée par leurs efforts. En général il ne faut pas longtemps pour qu’ils commencent à lui proposer du boulot. En réalité il dit jamais non mais il adore se faire prier, on a sa coquetterie. Il a une manière bien à lui de vous faire comprendre que vous aller pas vous dépatouiller de votre tache, une moue dubitative suivie du hochement de tête appréciateur et surtout le gloussement ironique qui scelle votre sort… Très vite, les citadins épuisés sont trop heureux de laisser un vrai spécialiste prendre en charge le chantier…
Bref il aurait tout pour être heureux si le Marcel, le maire de la commune (deux cent habitants permanents à peine, repartis en une vingtaine de hameaux dispersés sur environ dix mille hectares du plateau Cézalien), n’avait cédé avec son conseil municipal d’éleveurs comme lui aux sirènes du développement, grâce à des recettes fiscales nouvelles, afin ‘’d’investir’’…Tu parles ! fulmine Bonnet, pour attirer quel type de couillon à mille mètres d’altitude en plein Massif central, pas un arbre, pas un lac, pas un château, juste des prés et des vaches à perte de vue, des froids sibériens l’hiver, du -25 fréquent mais hélas souvent pas de neige pour faire du ski de fond, de la glace ça oui, qui transforme les routes en patinoire. Impossible non plus de compter sur une belle saison imprévisible, génératrice d’orages dévastateurs, des grêlons gros comme des œufs de pigeon destructeurs de bagnole et de toiture et ce vent, glacial l’hiver, froid même en plein été…Il faut être né ici pour aimer ce pays ou être marseillais pour y acheter une maison secondaire histoire de se rafraîchir quinze jours l’été avant de redescendre bosser dans la fournaise. Bonnard, lui, adore son plateau, sa maison, il pourrait pas vivre ailleurs…Ici il est connu jusqu’à Murat et Saint Flour, il est quelqu’un…Il aime chaque vieille pierre volcanique de sa maison qu’il a retapée dans les règles de l’art au fil du temps. Il a embellit le hameau, il a restauré le vieux crucifix médiéval et le vieil abreuvoir à vaches en pierres de taille…
Il n’y a pas une maison habitée du village ou il n’ait effectué quelques travaux. Il possède un immense atelier rempli de tonnes d’outillage, de matériel accumulé tout au long des années, il est totalement autonome, il peut quasiment tout démonter, réparer, remonter.
Il a cette vue imprenable sur le plateau, il pouvait passer des heures à observer les biches ou les renards aux jumelles, avant…
Bonnard a été le premier à repérer les ‘’prospecteurs’’ dans le hameau.
Un couple dans une belle bagnole allemande, le type du genre banal, un binoclard trop bien nourrit, trop propre et trop sûr de lui, débarquant de son 4x4 rutilant avec un regard conquérant. Par contre la femme valait le coup d’œil, Bonnard fut ébloui, de la pouliche de luxe comme on en voie rarement dans ces campagnes, une vraie citadine tout droit débarquée de Paris ou d’une grande métropole régionale et pas d’un bourg local, rien que son parfum l’avait ému au plus profond du calbute, il en gloussait de concupiscence. Mais quand elle demanda ou elle pouvait rencontrer le maire, son instinct l’avertit que toute bandante qu’elle soit elle représentait probablement un lot d’emmerdes.
Il avait vu juste. Les prospecteurs n’eurent aucun mal à persuader l’édile, Marcel Tranchard et ses conseillers de saisir l’opportunité qui se présentait à eux d’entrer de plein pied dans le vingt et unième siècle, de profiter du progrès, mieux, d’en être l’avant garde, surtout quand ils leur parlèrent, chiffres à l’appui extraits d’un ordinateur portable, des sommes rondelettes que le ‘’parc’’ pourrait rapporter annuellement à la commune.
Pour palper autant de fric ils étaient prêts à tout accepter sans objection, ce qu’ils firent et le ‘’Parc’’ fut construit en un temps record, seuls quelques anciens hippies échoués sur le plateau dans les ‘’seventies’’ tentèrent de protester sporadiquement mais ils étaient bien trop peu nombreux pour avoir une chance de se faire entendre, n’est pas le Larzac qui veut !
Depuis, Bonnard doit supporter ces incongruités aussi moches que des furoncles sur des jolies fesses de fille qui ont poussé sur les plus hauts ‘’trucs’’ du plateau, des petites collines herbeuses qui rompent la monotonie du paysage. Elles sont bruyantes en plus, au début on les perçoit pas vraiment puis un jour on réalise qu’il y a ce nouveau son permanent dans l’air, et très vite on entend plus que ce chuintement, surtout les belles nuits d’été, quand la brise s’établit du plateau vers le hameau. Bonnard pour la première fois de sa vie en a le sommeil perturbé, lui qui adore dormir fenêtres ouverte du printemps à l’automne. Autre contrariété de taille pour lui, tous les animaux ont fuit les alentours du ‘’Parc’’, disparus les troupeaux de biches qui venaient paître dans les prés au crépuscule, elles ont toutes fuit sur l’autre versant de la vallée, il ne lui reste plus que l’herbe et les vaches Du Marcel à observer depuis sa fenêtre, et ces immenses saloperies, bien sur !
D’instinct, Bonnard a flairé que ces machins ne sont qu’une arnaque à gogos, son esprit pragmatique et calculateur a douté d’entrée de leur rentabilité, sauf pour leur promoteurs, les mairies qui les acceptent sur leur commune et surtout les propriétaires des terrains ou elles sont implantées. Il a lu par la suite un tas d’articles dans des revues scientifiques qui tous ont conforté son opinion, en démontrant le bilan économique catastrophique de ces ‘’Parcs’’. Leur fonctionnement est tellement aléatoire, variable, ça ne peut pas être réellement utile, ça ne sert à rien. Par contre ça rapporte un max à ces rats de paysans, surtout au Marcel qui à réussit à s’en faire construire cinq, sur la vingtaine que compte le‘’parc’’ sur ses propres terres, dont la plus proche des fenêtres de Bonnard.
Bonnard a rêve pendant des mois de trouver un moyen pour les détruire mais comment ? l’explosif ? Ha, s’il pouvait tout faire péter ça serait l’idéal mais c’est pas son domaine, il y comprend rien et puis il est pas très courageux, manipuler des matières aussi dangereuses très peu pour lui ! Il s’est creusé la caboche pour trouver une méthode plus simple, facile à mettre en œuvre pour un type seul, sans aide extérieure, à la Bonnard quoi…
Et il a fini par trouver, un soir en baladant, Quicounette sur ses talons. Comment l’idée lui est-elle venue ? Mystère, mais d’emblée il l’a adoptée, il a poussé un gloussement d’évidence mêlé d’un rien d’étonnement pour ne pas y avoir pensé plus tôt…Il n’a plus eu qu’a cogiter chaque détail. Il a pris tout son temps pour se préparer, à son rythme, réunissant tout le matériel étape par étape, discrètement, personne n’aurait pu deviner ce qu’il tramait..
Bonnard se lève de son fauteuil, le soleil à enfin disparu à l'horizon, ces premières journées d’été sont interminables…Etrangement le spectacle du ‘’Parc’’ l’agresse moins depuis qu’il prépare son ‘’intervention’’. La nuit s’annonce parfaitement claire mais sans lune, le vent frais et soutenu souffle du nord-ouest après les pluies de la veille, les conditions sont idéales, il est temps de passer à l’action !
Il rejoint son vaste garage, ouvre les portes arrières de la Renault Express rutilante malgré son quart de siècle de bon et loyaux services sans la moindre panne, fidèle mécanique. Il faut dire qu’ il roule à peine 5000 km par an le Bonnet et il possède deux bagnoles, une Scenic quasi neuve pour ses virées en ville et l’Express qu’il réserve au ‘’travail’’ et à la chasse.
Il s’empare d’un pot de graisse et entreprend d’en badigeonner les tôles du sol de la voiture à l’aide d’un large pinceau puis il dispose un lourd tapis en plastique au fond de la camionnette en laissant pendre l’excès de longueur à l’extérieur. Ensuite il charge dans la camionnette, sur le tapis, un lourd fût métallique remplis à ras bord d’une matière noirâtre, visqueuse, sans effort grâce à un chariot élévateur électrique. Il roule le reste du tapis à l’arrière du fût pour bien le caler et il referme les deux battants de porte. Il prend tout son temps, pas question de s’aventurer dehors avant qu’il ne fasse nuit noire. Il range posément le reste du matériel dans l’auto, il déplie un grand sac poubelle et s’en sert pour fermer le fût hermétiquement, on est jamais trop prudent et il ne veut laisser aucune trace compromettante, des fois qu’un cahot projette quelques gouttes hors du bidon. Il aimerait autant réussir à na pas se faire attraper après, ne serait ce que pour pouvoir recommencer…
Quand il est à peu prêt sur de ne plus risquer de rencontrer personne il démarre et sort du hameau, les voisins, eux, sont habitués à le voir partir tard pour une virée putassiere.
Il n’a pas à rouler très longtemps, ce putain de ‘’Parc’’ est décidemment très prés de sa maison. Le ciel étoilé est magnifique à cette altitude, la Voie lactée découpe le ciel en deux demi sphères égales, le spectacle est absolument somptueux. En quelques minutes il atteint son but, le pied d’une des gigantesques éoliennes, la plus proche de sa maison. Il a choisit de s’attaquer à celle la pour commencer, les autres il avisera plus tard, d’abord il faut vérifier que son plan fonctionne.
Il sort de la voiture. Les immenses pales du moulin géant passent au-dessus de sa tête avec un chuintement puissant et en réalité assez gracieux, presque agréable de près. Bonnard admire le spectacle quelques instants, il ne peut s’empêcher d’être fasciné par l’esthétique technique d’une belle machine. Il se secoue, glousse sarcastiquement pour conjurer sa sensiblerie passagère, au travail ! Il ouvre les portes arrière en grand. Toute la partie du lourd tapis en plastique, récupéré sur le sol d’une ancienne mine d’antimoine de Massiac, qui n’était pas coincée sous le fut, tombe en se déroulant et s’étale sur le sol herbeux. Il s‘empare de trois barreaux de fer qu’il a pris soin de meuler en pointe et cloue solidement le tapis par terre à grands coups de masse. Il s’installe au volant de l’Express, enclenche la première et démarre sèchement. La voiture avance brutalement de quelques mètres, le tapis retenu au sol par les gros clous, graissé par dessous pour lui permettre de mieux glisser, reste sur place, entraînant le lourd bidon hors de la voiture sans effort en amortissant le choc de la chute. Bonnard pousse un gloussement d’approbation, impec’, la première partie du plan s’est déroulé parfaitement, jamais il n’aurait pu faire basculer seul une telle masse, ça commence très bien. Il se frotte les mains, bon, la suite…
Il retourne à la voiture, sort la bobine de cordelette la plus fine, presque un fil et la dévide sur le sol. Quand il a fini on a l’impression d’un gros tas embrouillé mais au contraire, il suffit de tirer sur le bon bout et tout devrait venir sans effort. Le début de la cordelette est noué à une sphère de plomb dont le poids idéal a été déterminé après plusieurs essais et s’il est maintenant à peu prés sur de son coup, il n’a pu totalement éliminer la part de (mal)chance mais il pense l’avoir réduite au minimum. Il déroule ensuite chaque bobine de cordage en les disposant de la même façon et les relie toutes ensemble, de la plus faible à la plus résistante. Le dernier tas, une vraie corde de bonne section en polypropylène est elle attachée à un anneau métallique qui dépasse de la matières noirâtre contenue dans le bidon.
Il saisit l’arbalète, un engin redoutable de sa conception, capable de projeter une lourde flèche en acier à plusieurs centaines de mètres et remonte le mécanisme de tension à bloc. Il visse la flèche dans la boule de plomb, l’ajuste sur l’arme. Il se campe solidement sur ses jambes légèrement écartées, épaule, vise posément et tire.
La flèche est propulsée dans l’air à une vitesse fulgurante, entraînant le fil le plus léger avec elle sans effort. Le risque c’est quelle percute une des pales de l’éolienne mais il à bien calculé son coup, elle passe juste derrière une aile montante et disparaît dans la nuit.
Ca a marché, il en saute de joie comme un gosse, le gloussement est maintenant continu ! L’éolienne continue sa lente rotation, entraînant le cordage qui glisse vers le centre de l’hélice géante et commence à s’enrouler inexorablement autour de son moyeu. Les tas successifs de fils de plus en plus costauds se défont et montent gracieusement dans l’air. Bientôt la plus grosse corde entame son ascension. Bonnet allume un chalumeau à gaz. Il n’y a plus qu’à attendre encore quelques secondes…Ca y est, le contenu du fut commence lui aussi à se dévider. En fait il s’agit d’une dernière corde mais de chanvre celle-là, baignant dans un mélange de tout se que bonnard a pu trouver de plus inflammable pour l’imprégner, du goudron, des graisses de vidange, du gas-oil pour liquéfier un peu, des colles, des résines plastique, un incroyable cocktail qu’il a élaboré au fil des jours…Quand la ‘’mèche’’ est à moitié sortie du bidon il dirige prudemment la flamme du chalumeau vers le mélange visqueux. Les gaz dégagés s'enflamment immédiatement avec une belle déflagration, encore mieux que ce qu’il avait imaginé. Une magnifique guirlande incandescente commence à s’élever vers l’éolienne, illuminant la nuit. Pour faire bonne mesure il vide un bidon de gazole sur le tapis en plastique. Il a pris soin de le relier au bidon et celui-ci à la fin de la ‘’mèche’’ par un long câble en acier. Il enflamme le tapis, l’ensemble ne tarde pas à s’élever aussi dans les airs.
Il ne reste plus rien au sol, il est temps de fuir…Il démarre la voiture et roule quelques centaines de mètres seulement sur la départementale puis s’engage dans un chemin qui se termine en cul-de-sac sur les pâturages, avec une vue parfaite sur l’éolienne.
C’est magnifique, le centre n’est plus qu’une éblouissante boule de feu. Déjà des traînées incandescentes commencent à cheminer sur les pales qui commencent à brûler elles aussi. Bonnard en était sur, ces saloperies ne demandent qu’à cramer, fabriquées à partir des matériaux les plus inflammables, de la fibre de carbone, des résines époxy ou polyester, des vrais torches potentielles.
Le vent attise les flammes, la chaleur dégagée doit être devenue infernale. Maintenant les trois pales sont en feu, des grosses gouttes embrasées sont projetées à des dizaines de mètres…
Bonnard perçoit les premières sirènes de pompiers…Il glousse d’amusement, il en pleure même, ha les cons ! Ils peuvent courir pour essayer d’aller éteindre cette saloperie à cinquante mètres de hauteur !
Il se donne encore une heure de spectacle et puis il ira aux putes pour fêter ça, elles pourront aussi lui servir d’alibi, on sait jamais…


Fin.